— C‘est un véritable lavage de cerveau de l‘opinion, grommela un homme à l‘accent hispanique. Ces films ne sont rien d‘autre que des combines publicitaires montées en épingle.
Ce film avec de vieux cosmonautes dans l‘espace... et maintenant la NASA annonce une navette à l‘équipage strictement féminin ! C‘est pathétique !
Sexton soupira et prit un ton dramatique.
— C‘est vrai, et je n‘ai pas besoin de vous rappeler ce qui est arrivé dans les années 1980, quand le ministère de l‘Education a été déclaré en faillite et que ses responsables ont reproché au gouvernement de dépenser pour la NASA des milliards qui auraient pu leur être utiles. L‘Agence a répliqué en lançant une opération de relations publiques pour prouver qu‘elle aussi avait
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un rôle éducatif. Ils ont envoyé le professeur d‘une école publique dans l‘espace.
Sexton ménagea une pause.
— Vous vous rappelez Christa McAuliffe2 ?
Tout le monde se tut.
— Messieurs, reprit Sexton, qui s‘était levé et se tenait immobile devant la cheminée, je crois qu‘il est temps que les Américains connaissent la vérité pour le bien de notre avenir. Il est temps que les Américains comprennent enfin que la NASA n‘est pas l‘aventurière de l‘espace dont nous avons rêvé, mais, au contraire, celle qui rend toute exploration spatiale impossible. L‘aérospatiale ne diffère en rien des autres industries, et évincer le secteur privé de ce domaine confine à un acte criminel. Prenons l‘exemple de l‘industrie informatique, dans laquelle on a assisté à un boum formidable et dont les progrès sont si rapides qu‘on peut à peine les suivre ! La raison ? C‘est que l‘industrie informatique est un secteur soumis à la loi du marché, seule capable d‘allier anticipation, efficacité et profits. Imaginez cette industrie dirigée par le gouvernement ? Nous en serions encore à l‘âge de pierre !
Aujourd‘hui, dans l‘espace, nous stagnons. Nous devrions confier l‘exploration spatiale aux entrepreneurs privés à qui, finalement, elle revient. Les Américains seraient sidérés par la croissance, les créations d‘emplois et les prouesses qu‘une telle politique entraînerait. Je crois que nous devrions laisser l‘industrie privée nous propulser vers les confins de l‘espace. Si je suis élu, je ferai de cette question une affaire personnelle. Je ferai sauter le verrou qui vous empêche d‘accéder à l‘espace, et je vous promets que plus jamais on ne refermera cette porte-là.
Sexton leva son verre de cognac.
— Mes amis, vous êtes venus ici ce soir pour décider si je suis l‘homme auquel vous accorderez votre confiance. J‘espère vous avoir montré que j‘en suis digne. De la même manière qu‘il faut des investisseurs pour bâtir une entreprise, il faut des investisseurs pour forger une présidence. Et tout comme les 2 Astronaute américaine disparue avec tout l'équipage dans l'explosion de Challenger en 1986. (N.d.T.)
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actionnaires d‘une entreprise escomptent des dividendes, vous aussi, investisseurs politiques, attendez des retours sur votre investissement. Mon message ce soir est simple : pariez sur Sexton et il ne l‘oubliera jamais. Notre mission est la même !
Le sénateur tendit son verre vers ses invités pour porter un toast.
— Avec votre aide, mes amis, je serai bientôt à la Maison Blanche... et l‘heure sera venue pour vous de réaliser vos rêves.
À environ deux mètres de la porte, Gabrielle Ashe était toujours debout dans le couloir obscur, raide comme un piquet.
Du salon lui parvinrent les cliquetis joyeux des verres de cognac entrechoqués et le crépitement des bûches dans la cheminée.
58.
Complètement paniqué, le jeune technicien de la NASA traversa la station en courant. Il trouva l‘administrateur Ekstrom seul près de la zone de presse.
— Monsieur ! cria le technicien, le souffle coupé. Il y a eu un accident !
Ekstrom se tourna, l‘air indifférent, comme préoccupé par d‘autres problèmes.
— Qu‘est-ce que vous dites ? Un accident ? Et où ça ?
— Dans le puits d‘extraction. Un corps vient de remonter à la surface ; c‘est celui du professeur Wailee Ming.
Le visage d‘Ekstrom blêmit.
— Le professeur Ming ?...
— Nous l‘avons sorti le plus vite possible, mais trop tard. Il est mort.
— Pour l‘amour de Dieu... Mais combien de temps est-il resté là-dedans ?
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— Selon nous, environ une heure. On dirait qu‘il est tombé, qu‘il a coulé jusqu‘au fond, puis... son corps a enflé et il est remonté à la surface.
Le teint rougeaud d‘Ekstrom vira à l‘écarlate.
— Nom de Dieu de nom de Dieu ! Qui d‘autre est au courant ?
— Personne, monsieur. Seulement deux d‘entre nous. On l‘a sorti du puits, mais on a pensé qu‘il valait mieux vous en parler d‘abord...
— Vous avez fait exactement ce qu‘il fallait.
Ekstrom poussa un soupir consterné.
— Cachez immédiatement le cadavre du professeur Ming.
Ne dites rien à personne.
Le technicien eut l‘air embarrassé.
— Mais, monsieur, je...
Ekstrom abattit sa grosse patte sur l‘épaule de l‘employé.
— Écoutez-moi bien. Il s‘agit d‘un tragique accident, et je le regrette profondément. Bien sûr, je ferai ce qu‘il faudra, le moment venu. Mais j‘ai d‘autres problèmes à régler pour l‘instant.
— Vous me demandez de cacher son corps ?
Les yeux froids d‘Ekstrom se posèrent sur l‘homme en face de lui.
— Réfléchissez bien. Nous pouvons l‘annoncer à tout le monde, mais qu‘est-ce que cela changera ? Nous sommes maintenant à une heure de la conférence de presse présidentielle. Déclarer que nous venons d‘avoir un accident mortel ternirait l‘annonce de la découverte et aurait un effet catastrophique sur le moral. Le professeur Ming a eu un moment d‘inattention ; je refuse d‘en rendre la NASA responsable. Ces scientifiques civils ont suffisamment bénéficié de l‘attention du public sans que, pour une bourde imbécile, je laisse échapper un moment de gloire attendu depuis si longtemps. L‘accident du professeur Ming reste un secret jusqu‘à ce que la conférence de presse soit terminée. Vous m‘avez compris ?
L‘homme acquiesça, livide.
— Je vais tout de suite cacher son corps.
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59.
Michael Tolland connaissait la mer depuis assez longtemps pour savoir qu‘elle engloutissait sans hésitation les créatures vivantes. Tandis qu‘il gisait, épuisé, sur la corniche de glace, il imaginait les contours fantomatiques du glacier Milne s‘amenuisant au loin. Il savait qu‘un puissant courant arctique venant des îles Elisabeth décrivait une immense boucle autour de la calotte polaire avant d‘aller contourner le littoral de l‘extrême nord de la Russie. Peu importait d‘ailleurs où le courant les emporterait ; ils mettraient de toute façon des mois pour y arriver.