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l‘un des enregistrements d‘un hydrophone de l‘Arctique, déchiffrer un SOS, trianguler les coordonnées, et envoyer un avion de sauvetage depuis la base aérienne de Thulé au Groenland. L‘avion allait découvrir trois cadavres sur un iceberg. Gelés. Morts. L‘un de ces cadavres serait celui d‘une employée du NRO... Et sur elle, on allait retrouver une étrange feuille de papier thermique pliée dans sa poche.
Un cliché GPR.
Le legs ultime de Norah Mangor.
Quand les sauveteurs étudieraient ce cliché, la supercherie du mystérieux tunnel d‘insertion sous la météorite serait révélée. Ce qui allait se passer ensuite, Rachel n‘en avait aucune idée, mais, au moins, leur secret ne périrait pas sur la glace avec eux.
60.
Chaque arrivée d‘un nouveau président à la Maison Blanche commence par une visite privée de trois entrepôts lourdement gardés contenant des collections inestimables de meubles anciens : bureaux, argenterie, secrétaires, lits, et autres objets utilisés par les successeurs de George Washington.
Durant ce tour du propriétaire, le nouveau président est invité à choisir le mobilier qu‘il préfère et qu‘il utilisera durant son mandat à la Maison Blanche.
Seul le lit de la chambre de Lincoln est considéré comme un meuble intouchable de la maison. Paradoxalement d‘ailleurs, puisque Lincoln n‘y a jamais dormi.
Le bureau auquel le président Zach Herney était assis avait autrefois appartenu à son idole, Harry Truman. Ce bureau, bien que petit selon les normes actuelles, rappelait quotidiennement à Zach Herney qu‘il était le responsable suprême et que c‘était lui qui devait endosser tous les échecs de son gouvernement.
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Herney acceptait cette responsabilité comme un honneur et faisait de son mieux pour insuffler à son équipe la motivation nécessaire.
— Monsieur le Président ! le prévint sa secrétaire en jetant un coup d‘œil dans la pièce. Vous avez votre correspondant en ligne.
Herney lui fit un petit signe.
— Merci.
Il tendit la main vers le combiné. Il aurait préféré un peu plus d‘intimité pour cet appel, mais l‘heure n‘était pas à l‘intimité. Deux maquilleuses voletaient autour de lui en s‘activant fébrilement sur son visage et ses cheveux.
Directement en face de son bureau, une équipe de télévision était en train d‘installer son matériel, sans oublier l‘essaim de conseillers et d‘attachés de presse qui faisaient les cent pas en discutant fiévreusement stratégie.
Herney appuya sur le bouton lumineux de son téléphone privé.
— Lawrence ? Vous êtes là ?
— Je suis là.
La voix de l‘administrateur de la NASA semblait lasse.
— Est-ce que tout va bien là-bas ?
— On a toujours une sacrée tempête, mais mon équipe me dit que la liaison satellite n‘en sera pas affectée. On fera ce qu‘il faudra pour. C‘est dans une heure et on compte les minutes.
— Parfait. J‘espère que vous avez un bon moral.
— Un super moral. Mon équipe est tout excitée. En fait, nous venons de porter un toast.
Herney s‘esclaffa.
— Content de l‘entendre. Écoutez, je voulais vous appeler et vous remercier avant l‘émission. Ça va être une sacrée soirée !
L‘administrateur resta silencieux quelques instants.
Bizarrement il semblait peu sûr de lui.
— C‘est clair, monsieur. D‘autant plus que nous l‘attendons depuis longtemps.
Herney hésita.
— Vous paraissez épuisé..., fit-il.
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— J‘ai besoin de revoir la lumière du jour et de dormir dans un vrai lit.
— Il ne reste plus qu‘une heure, Lawrence. N‘oubliez pas de sourire à la caméra, et d‘y prendre du plaisir. Nous enverrons un avion vous chercher pour vous ramener à Washington.
— J‘attends ce moment avec impatience, monsieur, répondit Ekstrom avant de se taire de nouveau.
Négociateur avisé, Herney était entraîné à écouter « entre les lignes » ce qu‘on lui disait. Quelque chose dans la voix de l‘administrateur trahissait son embarras.
— Vous êtes sûr que tout va bien, là-bas ?
— Absolument, tout baigne.
L‘administrateur semblait impatient de changer de sujet.
— Avez-vous vu la dernière version du documentaire de Michael Tolland ?
— Je viens juste de la regarder. Il a fait un boulot remarquable.
— Oui. Vous avez eu une très bonne idée en l‘envoyant ici.
— Vous m‘en voulez toujours d‘avoir mêlé des civils au projet ?
— Oh, pour ça oui, grommela l‘administrateur, d‘un ton bourru.
Cette réponse soulagea Herney.
Ekstrom va bien, songea-t-il. Juste un peu fatigué.
— OK ! On se retrouve dans une heure par liaison satellite.
Et je vous promets qu‘on parlera pendant longtemps de nous dans les chaumières.
— C‘est clair, monsieur le Président.
— Lawrence ?
La voix d‘Herney baissa d‘un ton et se fit plus solennelle.
— Vous avez fait un sacré travail, vous savez. Je ne l‘oublierai jamais.
À quelques centaines de mètres de la station arctique, sous une bourrasque qui menaçait à tout instant de le renverser, Delta 3 s‘échinait à remettre d‘aplomb le traîneau de Norah Mangor et à remballer son équipement. Une fois qu‘il eut empilé ses divers appareils, il rabattit la bâche en vinyle sur le
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cadavre de la glaciologue, qu‘il attacha solidement en travers du traîneau.
Alors qu‘il se préparait à tirer celui-ci dans un recoin isolé pour le faire disparaître, ses deux compagnons grimpèrent la pente du glacier à sa rencontre.
— Changement de plan ! cria Delta 1. Les trois autres sont passés par-dessus bord.
Delta 3 ne manifesta aucune surprise. Il comprit aussitôt la signification de cette phrase. Le plan du commando, qui était de mettre en scène un accident en disposant les quatre cadavres dans les parages, n‘était plus une option tenable. La découverte d‘un corps isolé soulèverait inévitablement toutes sortes de questions.
— On nettoie la zone ? demanda-t-il.
Delta 1 acquiesça.
— Je vais récupérer les fusées. Pendant ce temps-là, débarrasse-toi du traîneau.
Tandis que Delta 1 retournait sur les traces des trois fuyards, ramassant tous les indices sans exception, Delta 3 et son compagnon redescendirent la pente du glacier, remorquant le traîneau chargé de son équipement. Ils lui firent escalader non sans peine les congères, et atteignirent finalement le précipice à l‘extrémité de la plateforme glaciaire. Après une dernière poussée des deux hommes, Norah Mangor et son matériel glissèrent silencieusement dans le vide et plongèrent dans l‘Arctique.
Un nettoyage impeccable, songea Delta 3. En rentrant à la base, les trois hommes constatèrent avec plaisir que la bourrasque effaçait les empreintes de leurs skis.
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61.
Le sous-marin nucléaire Charlotte était stationné dans l‘océan Arctique depuis cinq jours. Sa présence à cet endroit était top secret.