Submersible de la classe Los Angeles, c‘est-à-dire créé à l‘origine pour lutter contre les sous-marins soviétiques, le Charlotte était conçu pour « entendre sans être entendu ».
Ses turbines de quarante-deux tonnes étaient calées sur des ressorts pour étouffer toute vibration. Malgré leur caractère
« furtif », les sous-marins de type LA figurent parmi les plus grands sous-marins de reconnaissance.
Mesurant plus de cent mètres de la proue à la poupe, il faisait sept fois la longueur de la première classe de sous-marins de la marine américaine – la classe Hollande. Le Charlotte déplaçait 6 927 tonnes d‘eau quand il était complètement immergé, et sa vitesse de croisière pouvait atteindre trente-cinq nœuds.
La profondeur normale à laquelle il croisait se situait juste au-dessous de la thermocline, la zone de gradient maximal de température située approximativement entre cinquante et neuf cents mètres. Dans cette zone, les échos sonar étaient distordus et rendaient le sous-marin indétectable aux radars de surface.
Avec un équipage de cent cinquante-huit hommes et une profondeur maximum de plongée de plus de cinq cents mètres, le Charlotte, le nec plus ultra du sous-marin, était en quelque sorte la bête de somme de la marine américaine pour les fonds marins. Son système d‘oxygénation par électrolyse et évaporation, ses deux réacteurs nucléaires et les provisions embarquées lui donnaient la capacité de tourner vingt et une fois autour du globe sans refaire surface.
Le technicien assis devant l‘écran de l‘oscillateur dans la chambre du sonar était l‘un des meilleurs au monde. Sa mémoire était une formidable base de données remplie de sons et d‘ondulations. Il pouvait distinguer entre les sons de plusieurs dizaines de moteurs de sous-marins russes, des
– 258 –
centaines d‘animaux sous-marins et même repérer des éruptions sous-marines à dix mille kilomètres de distance.
Pour le moment, cependant, il écoutait un écho assourdi et répété. Ces sons, bien que faciles à distinguer, étaient tout à fait inattendus.
— Tu ne vas pas en croire tes oreilles ! déclara-t-il à son second en lui tendant ses écouteurs.
L‘assistant enfila les écouteurs et lui jeta un regard incrédule.
— Mon Dieu ! C‘est clair comme le jour... Qu‘est-ce qu‘on fait ?
Le sonariste était en train de téléphoner au capitaine quand ce dernier arriva.
Le technicien lui fit écouter une séquence en branchant les haut-parleurs. Le capitaine prêta l‘oreille, le visage impassible.
Bong. Bong. Bong.
Bong... Bong... Bong...
La cadence ralentissait. De plus en plus. Les bongs se faisaient de plus en plus aléatoires et assourdis.
— Quelles sont les coordonnées ?
Le technicien se racla la gorge.
— En fait, monsieur, le bruit provient de la surface, à environ cinq kilomètres à tribord.
62.
Dans le couloir sombre qui donnait sur le salon du sénateur Sexton, les jambes de Gabrielle Ashe tremblaient. Pas tant parce qu‘elle était restée debout sans bouger pendant de longues minutes qu‘à cause de l‘immense déception qu‘elle éprouvait. La réunion dans la pièce voisine se poursuivait, mais
– 259 –
Gabrielle ne voulait pas entendre un mot de plus. La vérité lui apparaissait, douloureusement évidente.
Le sénateur Sexton accepte des pots-de-vin de sociétés spatiales privées, en conclut-elle.
Ce que Marjorie Tench lui avait dit était vrai.
Gabrielle se sentait trahie, d‘où le dégoût qu‘elle éprouvait.
Elle avait vraiment cru en Sexton. Elle s‘était battue pour lui.
Comment peut-il me faire une chose pareille ? se répétait-elle.
Gabrielle avait vu le sénateur mentir publiquement pour protéger sa vie privée, mais il s‘agissait là de cuisine politicienne banale. Rien à voir avec la forfaiture dont il était désormais coupable.
Il n‘est même pas élu qu‘il brade déjà la Maison Blanche !
ironisa-t-elle.
Gabrielle comprit qu‘il lui était impossible désormais d‘apporter son soutien au sénateur. Promettre à ces patrons de faire voter la loi de privatisation de la NASA supposait un mépris total du système démocratique. Même si le sénateur croyait vraiment qu‘une telle position était dans l‘intérêt général, monnayer cette décision par avance revenait à court-circuiter le travail régulier du gouvernement, à ignorer les arguments des représentants au Congrès, de ses conseillers, des électeurs, des lobbies. Plus important encore, en assurant à ses sponsors la privatisation de la NASA, Sexton ouvrait la porte à une série de délits d‘initiés, ceux de la Bourse étant les plus probables, et favorisait sans vergogne les riches entrepreneurs qui avaient leurs entrées à la Maison Blanche au détriment des petits investisseurs publics.
Complètement écœurée, Gabrielle se demandait quoi faire.
Un téléphone se mit à sonner derrière elle, brisant brusquement le silence du couloir. Surprise, Gabrielle pivota sur elle-même. Le bruit venait du placard de l‘entrée – un mobile dans la poche d‘un manteau.
— Excusez-moi, mes amis, fit la voix à l‘accent texan dans le salon. C‘est mon portable qui sonne.
Gabrielle entendit l‘homme se lever. Elle reprit le couloir le plus vite possible, et tourna à gauche dans la première embrasure qui se présentait, une cuisine plongée dans
– 260 –
l‘obscurité, juste au moment où le Texan sortait du salon.
Gabrielle se figea dans la pénombre.
Le Texan passa devant elle d‘un pas vif sans remarquer sa présence.
Gabrielle sentit son pouls s‘accélérer, tandis que l‘homme fourrageait dans la penderie de l‘entrée. Il finit par répondre.
— Ouais ?... Quand ?... Vraiment ?... On va allumer la télé.
Merci !
L‘homme raccrocha et revint vers le salon en lançant à l‘assemblée :
— Hé, allumez la télé ! Il paraît que Zach Herney va donner une conférence de presse. À 20 heures pile. Sur toutes les chaînes. Ou bien on déclare la guerre à la Chine ou bien la station spatiale internationale vient de tomber dans l‘océan.
— Si c‘est le cas, on n‘aura plus qu‘à sabler le Champagne !
lança quelqu‘un.
Tout le monde s‘esclaffa.
Gabrielle fut prise de vertige. Une conférence de presse à 20 heures précises ? Marjorie Tench ne l‘avait pas bluffée. Elle avait donné à Gabrielle jusqu‘à 20 heures pour lui remettre une déclaration reconnaissant sa liaison. « Prenez vos distances avec le sénateur avant qu‘il ne soit trop tard. » Gabrielle avait supposé qu‘il s‘agissait de l‘heure limite pour transmettre l‘information à la presse afin qu‘elle paraisse le lendemain. Mais il semblait maintenant que la Maison Blanche allait elle-même rendre ses allégations publiques.
Une conférence de presse extraordinaire ? Plus Gabrielle y pensait, plus tout ça lui paraissait étrange. Herney ferait son déballage lui-même ? En personne ?
Soudain, elle entendit une voix à la télévision. Tonitruante.
Le présentateur, surexcité, annonçait la conférence de presse.