— La Maison Blanche n‘a laissé filtrer aucune information concernant le sujet de l‘allocution, et la capitale se perd en conjectures. Certains commentateurs politiques pensent qu‘après sa récente absence dans la campagne présidentielle Zach Herney pourrait annoncer qu‘il ne se représentera pas.
Une clameur pleine d‘espoir s‘éleva dans le salon.
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Absurde, songea Gabrielle. Avec tout ce que la Maison Blanche a collecté sur Sexton, ce n‘est certainement pas ce soir que Herney va jeter l‘éponge.
Cette conférence de presse va parler d‘autre chose.
Gabrielle avait le sentiment angoissant de déjà connaître le sujet de l‘allocution.
De plus en plus paniquée, elle jeta un coup d‘œil à sa montre. Moins d‘une heure. Elle avait une décision à prendre et elle savait exactement à qui en parler. Coinçant l‘enveloppe de photos sous son bras, elle sortit silencieusement de l‘appartement.
Dans le couloir, le garde du corps eut l‘air soulagé.
— J‘ai entendu quelqu‘un rire à l‘intérieur. On dirait que vous avez fait sensation !
Gabrielle sourit poliment et se dirigea vers l‘ascenseur.
Au-dehors, dans la rue, la nuit tombante lui parut inhabituellement amère. Hélant un taxi, elle grimpa dans la voiture et essaya de se rassurer en se disant qu‘elle faisait ce qu‘il fallait.
— Au studio de télévision ABC, lança-t-elle au chauffeur. Et en vitesse !
63.
Allongé sur la glace, Michael Tolland posa sa tête sur son bras étendu, un bras qu‘il ne sentait plus. Ses paupières avaient beau être lourdes, il luttait pour les garder ouvertes. De cette étrange position en surplomb, il percevait les dernières images de son existence : un paysage oblique de mer et de glace. Cette curieuse vision semblait parfaitement accordée à cette journée où rien n‘avait marché comme il le fallait.
– 262 –
Un calme étrange régnait sur leur radeau de glace. Rachel et Corky étaient tous deux silencieux, les coups sourds sur la glace avaient cessé. Plus ils s‘éloignaient du glacier, plus le vent s‘apaisait. Tolland entendit les bruits internes de son corps diminuer aussi. C‘était à cause du capuchon étroitement serré sur ses oreilles qu‘il percevait encore si bien sa respiration. Or elle ralentissait, se faisait moins profonde. Son organisme n‘était plus capable de lutter contre la sensation oppressante qui accompagnait le reflux de son sang des extrémités vers les organes vitaux. Le tout dans un dernier effort pour rester conscient aussi longtemps que possible.
C‘était une bataille perdue, et il le savait.
Étrangement, il n‘éprouvait plus de douleur. Il avait dépassé ce stade. La sensation dominante, à présent, était celle de l‘engourdissement. Il avait l‘impression de flotter, d‘être en lévitation. Quand le premier de ses réflexes, le battement des paupières, tomba en panne, la vision de Tolland devint floue.
L‘humeur aqueuse qui circulait entre sa cornée et sa lentille de contact commençait à geler. Tolland jeta un coup d‘œil vers la plate-forme glaciaire Milne, qui n‘était maintenant plus qu‘une forme blanche à peine visible sous le clair de lune brumeux.
Il sentit qu‘il allait capituler. Vacillant à la lisière entre présence et dernier sommeil, il continuait de fixer les vagues de l‘océan au loin. Tout autour de lui, la bourrasque hurlait.
Soudain, il se mit à avoir des hallucinations.
Pendant les dernières secondes, avant de sombrer dans le coma, ces hallucinations ne furent pas celles d‘un sauvetage. Ce ne furent pas des pensées réconfortantes et chaudes qui s‘emparèrent de lui. Son délire final fut cauchemardesque.
Un monstre émergea de la surface de l‘eau à côté de l‘iceberg, fendant la surface dans un sifflement strident. Tel un Léviathan marin, il approcha, lisse et noir, dégoulinant d‘écume. Tolland se força à cligner des paupières. Sa vision se précisa un peu. La bête énorme était à présent tout près. Elle cognait contre la glace comme un immense requin qui cherche à renverser une fragile embarcation. Le monstre, massif, le dominait maintenant de toute sa hauteur. Luisant, implacable.
– 263 –
À mesure que cette image se brouillait, Tolland ne percevait plus que des bruits. Des sons métalliques. Le bruit de dents mordant la glace. Le bruit du monstre qui se rapproche, qui referme ses mâchoires sur des corps et les emporte...
Rachel...
Tolland se sentit agrippé vigoureusement.
C‘est à ce moment qu‘il sombra dans l‘inconscience.
64.
En arrivant au troisième étage des studios d‘ABC News, Gabrielle Ashe courait plus qu‘elle ne marchait. Pourtant, en pénétrant dans la grande salle, elle se déplaçait plus lentement que ceux qui y travaillaient. L‘effervescence ne connaissait jamais d‘interruption sur le plateau, mais, à ce moment, il ressemblait à ce que pouvait être la Bourse un jour de krach. Les journalistes, les yeux écarquillés, se hélaient les uns les autres par-dessus les cloisons qui séparaient leurs box, des reporters agitaient des fax, comparaient leurs notes, et des stagiaires fébriles engloutissaient des barres chocolatées et des Coca entre deux courses folles.
Gabrielle était venue à ABC pour voir Yolanda Cole.
En général, on trouvait Yolanda dans un des bureaux vitrés réservés aux responsables qui avaient besoin de tranquillité. Ce soir, cependant, Yolanda était sur le plateau, au beau milieu de la mêlée. Quand elle aperçut Gabrielle, elle poussa son petit cri de joie habituel.
— Gab !
Yolanda portait une robe moulante à motif batik et des lunettes à monture d‘écaillé. Comme toujours, elle n‘avait pas lésiné sur les bijoux et les accessoires. Elle agita frénétiquement la main vers Gabrielle.
— Salut !
– 264 –
Yolanda Cole travaillait comme journaliste pour ABC News depuis seize ans. Polonaise d‘origine, le visage criblé de taches de rousseur, c‘était une femme trapue, qui commençait à perdre ses cheveux, et que tout le monde appelait avec affection
« maman ». Sa présence et sa bonne humeur masquaient d‘une cordialité sincère son impatience intraitable quand il s‘agissait d‘obtenir une information ou un article urgent. Gabrielle avait rencontré Yolanda lors d‘un séminaire sur les femmes et la politique peu après son arrivée à Washington. Elles avaient discuté ensemble du parcours de Gabrielle, de la difficulté pour une femme de se frayer un chemin dans la capitale américaine, et finalement d‘Elvis Presley – une passion commune, qu‘elles se découvrirent avec plaisir. Yolanda prit dès lors Gabrielle sous son aile et l‘aida à se faire des relations. Gabrielle passait la voir tous les mois.
Elle serra Yolanda dans ses bras, retrouvant dans l‘enthousiasme de son amie un petit peu de courage et de réconfort.
Yolanda recula d‘un pas et examina son amie.
— Tu as la tête de quelqu‘un qui vient de vieillir de cent ans, ma chérie ! Qu‘est-ce qui t‘arrive ?
Gabrielle baissa la voix.
— J‘ai des ennuis, Yolanda.
— Ce n‘est pourtant pas ce qu‘on raconte. On dirait que ton candidat surfe sur la réussite.
— Est-ce qu‘il y a un endroit où on peut parler tranquillement ?
— Ce n‘est pas le moment, ma chérie. Le Président va donner une conférence de presse dans à peu près une demi-heure et on n‘a toujours pas la moindre idée du sujet qu‘il va aborder. Il va falloir que je ponde un commentaire ad hoc, mais pour l‘instant je suis complètement dans les choux.