Après quoi, la crédibilité et l‘enthousiasme ayant atteint leur sommet, Ekstrom et le Président salueraient tout le monde, promettant d‘autres informations et une série de conférences de presse de la NASA.
Alors qu‘Ekstrom attendait le signal pour parler, il sentit une honte profonde le gagner. Il s‘attendait à éprouver un tel sentiment.
Il n‘avait pas dit la vérité... Il l‘avait truquée.
D‘une certaine façon, pourtant, ses mensonges lui semblaient
sans
conséquence.
Ekstrom
avait
des
préoccupations bien plus graves.
Dans le chaos de la salle de production d‘ABC, Gabrielle Ashe était debout au milieu d‘une foule de journalistes, toutes les têtes étaient tournées vers les écrans suspendus au plafond.
Un « chut » général accompagna l‘apparition du Président.
Gabrielle ferma les yeux, espérant ne pas découvrir des images de son propre corps dénudé à la télé.
Dans le salon du sénateur Sexton, l‘ambiance était électrique. Tous ses visiteurs étaient debout, les yeux rivés sur le grand écran.
Zach Herney, face au monde, avait incroyablement raté sa formule d‘introduction.
Il a l‘air de douter de lui, songea Sexton. C‘est la première fois que je le vois comme ça.
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— Regardez-le, murmura quelqu‘un. Il doit s‘agir de mauvaises nouvelles.
La station spatiale ? se demanda le sénateur.
Herney regarda la caméra en face et inspira profondément.
— Mes amis, cela fait maintenant des jours que je me demande comment je vais vous annoncer cette nouvelle...
Il suffit de trois mots, lui souffla Sexton malgré lui : je me retire.
Herney se mit à évoquer la place qu‘avait prise, bien fâcheusement, la NASA dans cette campagne électorale, et du fait qu‘étant donné la situation, il lui semblait nécessaire de s‘expliquer sur le moment choisi pour faire son annonce. Il commençait donc par s‘excuser.
— J‘aurais préféré attendre un autre moment pour prononcer cette allocution, commença-t-il. La violence du débat politique tend à nous rendre méfiants, et pourtant, en tant que Président, je n‘ai d‘autre choix que de partager avec vous ce que je viens d‘apprendre.
Il sourit.
— Il semble que la magie du cosmos ne s‘accorde jamais avec aucun emploi du temps humain... pas même celui d‘un Président.
Tout le petit groupe réuni dans le salon de Sexton se récria à l‘unisson : « Quoi ? »
— Il y a deux semaines, fit Herney, le nouveau sondeur de densité en orbite polaire de la NASA est passé au-dessus de la plate-forme glaciaire Milne sur Ellesmere Island, une terre perdue située au-dessus du 80e parallèle dans l‘extrême nord de l‘océan Arctique.
Sexton et les autres échangèrent des regards interloqués.
— Ce satellite de la NASA, poursuivit Herney, a détecté une roche volumineuse et de haute densité enterrée à soixante mètres sous la banquise.
Herney sourit pour la première fois, trouvant enfin son rythme et un ton convaincant.
— En captant ces données, la NASA a immédiatement soupçonné que PODS avait trouvé une météorite.
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— Une météorite, persifla Sexton, qui se leva d‘un bond.
C‘est ça la grande nouvelle ?
— La NASA a envoyé une équipe sur la plateforme glaciaire pour prélever des échantillons. C‘est à ce moment-là que l‘Agence spatiale...
Herney s‘interrompit.
— ... Franchement, il s‘agit de la découverte scientifique du siècle. Sexton fit un pas vers son téléviseur, il n‘en croyait pas ses oreilles.
Ses invités remuèrent sur leurs sièges, mal à l‘aise.
— Mesdames et messieurs, reprit Herney, il y a quelques heures, la NASA a extrait de cette banquise de l‘Arctique une météorite de huit tonnes qui contient...
Le Président s‘interrompit à nouveau, donnant à chacun le temps d‘ouvrir grand ses oreilles.
— Une météorite qui contient des fossiles d‘une forme de vie. La preuve irréfutable qu‘il existe une vie extraterrestre.
A son signal, une image brillante se forma sur l‘écran derrière le Président, celle d‘un fossile, une énorme créature évoquant un insecte, enchâssée dans une roche calcinée.
Dans le salon de Westbrooke, six P-DG se levèrent d‘un bond, les yeux écarquillés. Sexton, stupéfait, était cloué sur place.
— Mes amis, fit le Président, ce fossile derrière moi est vieux de cent quatre-vingt-dix millions d‘années. Il a été découvert dans un fragment d‘une météorite appelée Jungersol Fall, qui est tombée dans l‘océan Arctique il y a presque trois siècles. Le nouveau satellite PODS de la NASA a découvert ce morceau de météorite sous une épaisse couche de glace.
L‘Agence et son administration ont pris les plus grandes précautions, ces deux dernières semaines, pour vérifier cette formidable découverte sur toutes ses coutures avant de la rendre publique. Dans la prochaine demi-heure, vous entendrez de hautes personnalités, et vous verrez un petit documentaire préparé par un journaliste que vous connaissez tous. Avant de continuer, je voudrais saluer, en direct par satellite depuis le cercle Arctique, l‘homme dont la vision et le dur labeur sont seuls responsables de ce moment historique. C‘est un grand
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honneur pour moi de vous présenter l‘administrateur de la NASA, Lawrence Ekstrom.
Herney se tourna vers l‘écran au moment précis où l‘administrateur apparaissait.
L‘image de la météorite fit place à la brochette d‘experts assis à la longue table au milieu desquels trônait Ekstrom.
— Merci, monsieur le Président.
L‘expression d‘Ekstrom était sévère et fière.
Il se leva, et regarda la caméra bien en face.
— C‘est un grand honneur pour moi de partager avec vous tous ce moment, qui restera l‘un des plus importants dans l‘histoire de l‘Agence.
Ekstrom parla avec passion de la NASA et de cette découverte. Il commenta d‘un ton victorieux le documentaire réalisé par Michael Tolland. En regardant ces images, le sénateur Sexton tomba à genoux devant la télévision, les mains crispées de désespoir sur sa belle chevelure argentée.
Non ! Mon Dieu, non ! implorait-il.
69.
Marjorie Tench était blême en quittant le chaos jovial qui régnait autour de la salle de presse pour retrouver son bureau de l‘aile ouest. Elle n‘était pas d‘humeur à célébrer l‘événement.
L‘appel de Rachel Sexton avait été on ne peut plus inattendu.
On ne peut plus contrariant.
Elle claqua la porte, s‘installa à son bureau et demanda à l‘opératrice de la Maison Blanche : « William Pickering, NRO. »
Elle alluma une cigarette et fit les cent pas dans la pièce en attendant que l‘opératrice trouve Pickering. Normalement, il aurait dû être rentré chez lui mais, compte tenu du caractère exceptionnel de cette soirée, elle pensa qu‘il devait être dans son bureau, scotché à la télé, à se demander ce qui pouvait bien se
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passer de si secret pour que même le directeur du NRO n‘ait pas été informé.
Marjorie Tench se maudit de n‘avoir pas suivi son instinct quand le Président lui avait dit qu‘il voulait envoyer Rachel Sexton sur le glacier Milne. Elle s‘était tout de suite méfiée, sentant que c‘était un risque inutile. Mais le Président avait persuadé sa conseillère : l‘équipe de la Maison Blanche était devenue frondeuse ces dernières semaines et il n‘allait pas être facile de la convaincre de cette découverte si la nouvelle venait de l‘intérieur. Comme Herney l‘avait prévu, le fait que Rachel Sexton endosse la validité de l‘information avait tué les soupçons dans l‘œuf et mis un terme au scepticisme de l‘équipe présidentielle. Elle l‘avait aussi forcée à montrer un front uni.