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En effet, les médias formulèrent alors une hypothèse inattendue. Ils décidèrent que ces débris ne pouvaient venir que d‘une source extraterrestre, de créatures scientifiquement plus avancées que les êtres humains. Le démenti des militaires à propos de l‘accident ne pouvait signifier qu‘une seule chose : ils refusaient d‘avouer un contact avec ces extraterrestres ! L‘armée de l‘air, assez déconcertée par cette dernière théorie, comprit cependant que c‘était pour elle une parade idéale. Elle décida d‘alimenter, sans en avoir l‘air, les rumeurs au sujet des

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« extraterrestres ». La nouvelle annonçant que des petits hommes verts s‘étaient écrasés au Nouveau-Mexique se répandit dans le monde entier, mais à tout prendre, c‘était beaucoup moins dangereux pour la sécurité nationale que si les Russes avaient eu vent du projet Moghul.

Pour alimenter le délire journalistique, la communauté du renseignement recouvrit l‘accident de Roswell d‘un voile de mystère et orchestra des pseudo-fuites en parlant aux journalistes de contacts avec ces extraterrestres, d‘épaves de vaisseaux spatiaux, et même d‘un mystérieux hangar 18 à la base aérienne Wright-Patterson, à Dayton, où le gouvernement conservait des corps d‘extraterrestres congelés. Le monde goba cette histoire, et la fièvre de Roswell balaya le globe. À partir de ce moment-là, chaque fois qu‘un civil repérait un engin aérien américain en le prenant pour une soucoupe volante, les militaires se contentaient de relancer les vieilles rumeurs.

« Ce n‘est pas un engin aérien, c‘est une soucoupe volante ! »

Ekstrom était étonné de voir à quel point cette grossière supercherie continuait à fonctionner. Chaque fois que les médias rapportaient une nouvelle série de témoignages sur un ovni, Ekstrom ne pouvait s‘empêcher de rire. Tout laissait à penser que quelques civils chanceux avaient dû apercevoir l‘un des cinquante-sept dromes de reconnaissance invisibles et hyperrapides du NRO, un GlobalHawk oblong, contrôlé à distance, et qui ne ressemblait à aucun autre avion connu.

Ekstrom trouvait pathétique le défilé incessant de groupes de touristes sillonnant le désert du Nouveau-Mexique pour scruter les cieux avec leurs caméras vidéo. De temps en temps, l‘un d‘eux, plus chanceux que les autres, enregistrait une

« preuve tangible » de l‘apparition d‘un ovni : des lumières brillantes traversaient le ciel en scintillant, faisant croire à un appareil plus rapide que tous les avions humains connus. Ce que ces naïfs ignoraient, c‘est qu‘il existait un écart de plus de dix ans entre le moment où le gouvernement faisait construire ses engins les plus sophistiqués et le moment où le public les découvrait. Ces amateurs d‘ovnis avaient donc droit à un aperçu de la nouvelle génération des avions américains développés sur

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la Zone 51. Nombre de ces prototypes sortaient tout juste des labos de la NASA. Bien sûr, les services de renseignements s‘abstenaient de corriger cette erreur ; il était évidemment préférable que le monde s‘imagine voir des ovnis plutôt que de le laisser gloser sur une nouvelle génération d‘avions militaires.

Désormais tout est différent, songea Ekstrom. Dans quelques heures, la légende extraterrestre allait devenir une réalité confirmée, et cela pour toujours.

— Monsieur l‘administrateur ?

Un technicien de la NASA s‘approchait de lui d‘un pas rapide.

— Vous avez un appel urgent sécurisé au CMS.

Ekstrom se tourna en soupirant. De quoi s‘agissait-il encore ? Il se dirigea vers la tente des communications.

Le technicien le suivit d‘un pas rapide.

— Monsieur, les opérateurs radar se demandent...

— Oui ?

Ekstrom pensait à tout autre chose pour l‘instant.

— Le gros sous-marin stationné près de la côte ?... On se demandait pourquoi vous ne nous en aviez pas parlé...

Ekstrom lui jeta un coup d‘œil surpris.

— Vous dites ?

— Le sous-marin, monsieur... Vous auriez au moins pu en parler aux radaristes. On comprend que vous ayez besoin d‘une sécurité maritime supplémentaire, mais notre équipe radar a été prise au dépourvu.

Ekstrom pivota.

— Mais enfin, de quel sous-marin me parlez-vous ?

Le technicien se figea, visiblement étonné par l‘air surpris de l‘administrateur.

— Il ne fait pas partie de notre opération ?

— Mais non ! Où est-il ?

Le technicien déglutit péniblement.

— A environ cinq kilomètres au large. Nous l‘avons localisé grâce au radar, un coup de chance. Il a fait surface quelques instants. Et là, le signal a été assez net. Ça ne pouvait être qu‘un sous-marin nucléaire. On a pensé que vous aviez demandé à la

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marine d‘envoyer un SNA pour surveiller toute l‘opération sans nous en parler.

Ekstrom lui jeta un regard perçant.

— Je peux vous dire que je n‘ai jamais rien demandé de tel !

Le technicien répondit d‘une voix altérée :

— Eh bien alors, monsieur, je dois vous informer qu‘un sous-marin vient juste d‘opérer un contact avec un engin aérien à quelques kilomètres au large de la côte. Ça ressemblait fort à un échange de personnel. En fait, nous avons été très impressionnés qu‘on ait tenté un échange mer-ciel, vu la force de la bourrasque.

Ekstrom sentit tous ses muscles se raidir.

Mais bon Dieu, que fait ce sous-marin au large d‘Ellesmere Island sans que je sois prévenu ? gronda-t-il en lui-même.

— Avez-vous vu dans quelle direction il est reparti ?

— Il est rentré sur la base aérienne de Thulé, où probablement un avion aura pris le relais pour gagner le continent, je suppose.

Ekstrom resta silencieux jusqu‘à ce qu‘ils aient atteint le CMS. Quand il entra sous la tente plongée dans l‘obscurité, il reconnut tout de suite la voix éraillée au bout de la ligne.

— Nous avons un problème, fit Marjorie Tench, avec son habituelle quinte de toux. Il s‘agit de Rachel Sexton.

76.

Le sénateur Sexton ne savait plus trop depuis combien de temps il rêvassait lorsqu‘il entendit frapper à la porte. Quand il comprit que le bruit, dans ses oreilles, n‘était pas celui de ses artères mais celui d‘un visiteur, il se leva de son canapé, rangea la bouteille de cognac et gagna le vestibule.

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— Qui est-ce ? cria Sexton, qui n‘était pas d‘humeur à recevoir qui que ce soit.

Son garde du corps lui déclina l‘identité de l‘individu. Le sénateur en fut instantanément dégrisé.

C‘est ce qui s‘appelle réagir rapidement, se dit-il.

Sexton avait espéré que cette conversation serait différée au lendemain. Inspirant profondément et lissant sa chevelure, il ouvrit la porte. Le visage du visiteur lui était familier, rude et buriné malgré ses soixante-dix ans passés. Sexton l‘avait vu le matin même dans le minivan Ford garé dans un parking d‘hôtel.

Etait-ce bien ce matin ? se demanda Sexton. Mon Dieu, comme les choses ont changé depuis.