— Puis-je entrer ? s‘enquit l‘homme aux cheveux encore noirs.
Sexton s‘écarta pour laisser passer le président de la Space Frontier Foundation.
— La réunion s‘est-elle bien passée ? demanda le visiteur, tandis que Sexton refermait la porte.
Sexton eut l‘impression que cet homme vivait dans sa bulle.
— Tout s‘est merveilleusement bien passé jusqu‘à ce que le Président apparaisse à la télé.
Le vieil homme acquiesça, l‘air contrarié.
— Oui, une victoire incroyable, elle va faire beaucoup de tort à notre cause.
« Du tort à notre cause ? » Voilà ce qu‘on peut appeler un optimiste ! songea Sexton. Avec le triomphe qu‘avait connu la NASA ce soir, son interlocuteur serait mort et enterré avant que la SFF ait privatisé l‘espace.
— Depuis des années, je soupçonnais que la preuve d‘une vie extraterrestre serait un jour révélée, fit le vieillard. Je ne savais ni comment ni quand, mais, tôt ou tard, nous devions nous trouver confrontés à cette réalité.
Sexton fut sidéré.
— Vous n‘êtes pas surpris ?
— D‘un strict point de vue statistique, on est obligé d‘admettre l‘existence d‘autres formes de vie dans le cosmos, répondit l‘homme, en pénétrant dans le salon de Sexton. Je ne
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suis pas surpris de cette découverte. Intellectuellement, je suis même galvanisé. Spirituellement, je suis captivé. Politiquement, je suis profondément contrarié. Le moment ne pouvait pas être pire.
Sexton se demanda pourquoi cet homme s‘était déplacé –
quand même pas pour lui remonter le moral ?
— Comme vous le savez, poursuivit le président de la SFF, les membres de ma fondation ont dépensé des millions pour essayer d‘ouvrir l‘espace aux capitaux privés. Récemment, une grande partie de cet argent a été investie dans votre campagne.
Sexton se vit soudain sur la sellette.
— Je n‘avais aucun moyen d‘empêcher le fiasco de ce soir.
La Maison Blanche m‘a appâté pour m‘inciter à attaquer la NASA !
— Oui. Et le Président a très bien joué son coup. Pourtant, tout n‘est peut-être pas encore perdu.
Une étrange lueur d‘espoir perçait dans le regard du vieil homme.
Il est sénile, décida Sexton. Tout est définitivement perdu.
Toutes les chaînes de télé ne parlent que du naufrage de la campagne Sexton.
Son interlocuteur, l‘air sûr de lui, s‘assit sur le canapé et plongea ses yeux fatigués dans ceux du sénateur.
— Vous rappelez-vous, fit l‘homme, les problèmes que la NASA a rencontrés avec son logiciel de détection d‘anomalies embarqué sur le satellite PODS ?
Sexton n‘avait aucune idée de ce que son compagnon avait en tête.
Quelle différence cela peut-il bien faire maintenant ? C‘est justement PODS qui a trouvé cette fichue météorite avec des fossiles ! se dit Sexton.
— Souvenez-vous, reprit l‘autre, ce logiciel ne fonctionnait pas très bien au départ. Vous en aviez fait vos choux gras à l‘époque.
— Et j‘avais bien raison, rétorqua Sexton en s‘asseyant face à lui. C‘était encore un échec de la NASA !
L‘autre acquiesça.
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— Tout à fait d‘accord. Mais, peu après, la NASA a tenu une conférence de presse annonçant qu‘ils avaient réparé la panne, ils avaient trouvé une sorte de « rustine » pour logiciel.
Sexton n‘avait pas vu ladite conférence de presse, mais il en avait entendu parler. Brève, neutre, elle n‘avait rien apporté de vraiment très neuf. Le responsable du projet s‘était fendu d‘une ennuyeuse description technique sur la façon dont la NASA avait réussi à régler le bogue du logiciel de détection et comment tout était rentré dans l‘ordre.
— J‘ai continué à surveiller le fonctionnement du satellite PODS avec intérêt depuis cette panne, continua l‘homme.
Il sortit une vidéocassette et la glissa dans le magnétoscope de Sexton.
— Ceci devrait vous intéresser.
La vidéo démarra. On voyait la salle de presse de la NASA, au siège de Washington. Un homme très élégant montait sur une estrade et saluait le public.
Un sous-titre le présentait en ces termes : Chris Harper, responsable du projet PODS.
Chris Harper était grand, soigné, il parlait avec la dignité tranquille d‘un Anglo-Américain encore fier de ses racines. Son accent policé était celui d‘un universitaire. Il s‘adressa aux journalistes avec assurance, même s‘il avait d‘assez mauvaises nouvelles à leur annoncer.
— Bien que le satellite PODS soit sur orbite et fonctionne bien, nous avons rencontré un problème mineur avec les ordinateurs embarqués. Une petite erreur de programmation dont j‘endosse la totale responsabilité. Pour être plus précis, le filtre FIR a rencontré un problème d‘index, ce qui signifie que le logiciel de détection des anomalies de PODS ne fonctionne pas normalement. Nous essayons de résoudre ce problème.
On entendit des soupirs dans l‘assistance, apparemment habituée aux problèmes de la NASA.
— Quelle conséquence ce problème a-t-il sur l‘efficacité du satellite ? demanda quelqu‘un.
Harper répondit en vrai professionnel. Factuel et assuré.
— Imaginez deux yeux qui fonctionnent parfaitement mais un cerveau qui a des ratés. Le satellite PODS a dix dixièmes de
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vision mais il n‘a pas la moindre idée de ce qu‘il est en train de regarder. Le but de sa mission est de découvrir des poches fondues dans la calotte de glace polaire, mais l‘ordinateur qui doit analyser les informations de densité transmises par PODS
est incapable de distinguer les problèmes que les scanners lui soumettent. Nous devrions remédier à cette situation après le vol de la prochaine navette qui permettra de réaliser un ajustement sur l‘ordinateur embarqué.
Un murmure de déception s‘éleva dans la salle.
Le vieil homme jeta un coup d‘œil à Sexton.
— Il s‘y entend pour présenter de mauvaises nouvelles, n‘est-ce pas ?
— Il est de la NASA, grommela Sexton. C‘est ce qu‘ils font toujours.
L‘image s‘interrompit quelques instants.
— Cette seconde conférence de presse, que nous allons voir maintenant, remonte à quelques semaines seulement, précisa le vieil homme. Très tard le soir. Peu de personnes l‘ont vue. Cette fois, Harper annonce de bonnes nouvelles.
La séquence commença. Chris Harper, décoiffé, semblait mal à l‘aise.
— J‘ai le plaisir de vous annoncer, commença-t-il d‘un air qui exprimait tout sauf l‘euphorie, que la NASA a trouvé une solution aux problèmes de logiciel du satellite PODS.
Il expliqua maladroitement en quoi consistait cette solution ; il s‘agissait de transmettre les données brutes reçues par PODS et de les faire traiter par des ordinateurs terrestres plutôt que de s‘appuyer sur les capacités des ordinateurs embarqués sur le satellite. Tout le monde sembla impressionné.
Tout paraissait plausible et très excitant. Quand Harper eut fini, la salle le gratifia d‘un tonnerre d‘applaudissements.
— Alors nous pouvons espérer une première livraison de données pour bientôt ? interrogea quelqu‘un dans l‘auditoire.
Harper acquiesça, il transpirait.
— Dans une à deux semaines.
Nouveaux applaudissements. Des mains se levèrent dans la salle.
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— C‘est tout ce que je peux vous dire pour l‘instant, conclut Harper en rangeant ses papiers, les traits tendus. PODS va bien et il s‘est remis au boulot. Nous aurons des informations bientôt.