La preuve, elle le savait, était une conclusion qui venait couronner une pyramide de faits, c‘est-à-dire d‘informations vérifiées, certaines, à partir desquelles on pouvait avancer des déductions plus précises.
Chasser tous les présupposés de départ. Recommencer de zéro.
Qu‘est-ce qu‘on a ?
Une roche.
Elle réfléchit quelques instants. Une roche. Une roche avec des créatures fossilisées. Revenant à l‘avant de l‘avion, elle s‘assit à côté de Michael Tolland.
– 321 –
— Mike, voulez-vous jouer avec moi ?
Tolland, qui regardait par le hublot, se tourna vers elle.
L‘air absent, il était apparemment plongé dans ses pensées.
— Jouer ?
Elle lui tendit l‘échantillon.
— Faisons comme si vous voyiez cette roche fossile pour la première fois. Je ne vous ai rien dit de sa provenance ou des circonstances de sa découverte. De quoi pensez-vous qu‘il s‘agit ?
Tolland poussa un soupir désabusé.
— C‘est étrange que vous me demandiez ça, je venais d‘avoir une drôle d‘idée...
À des centaines de kilomètres de là, très bas au-dessus d‘un océan désert, un avion à l‘aspect futuriste fonçait vers sa destination. Dans la cabine de l‘appareil, les trois hommes de la Force Delta étaient silencieux. Ils avaient déjà été exfiltrés précipitamment d‘un site, mais jamais de cette façon.
Le contrôleur était furieux.
Un peu plus tôt, Delta 1 l‘avait informé que des événements imprévus, sur le glacier Milne, avaient contraint son équipe à employer la force, se traduisant par le meurtre de quatre civils, dont Rachel Sexton et Michael Tolland.
Le contrôleur avait accusé le choc. Le meurtre, autorisé en dernier recours, n‘avait visiblement jamais fait partie de son plan.
Plus tard, quand le contrôleur comprit que ces assassinats avaient échoué, il laissa éclater une franche colère.
— Votre équipe s‘est plantée, fulmina-t-il, d‘une voix que le crypteur, masquant mal sa fureur, rendait androgyne. Trois de vos quatre cibles sont encore en vie !
Impossible, avait pensé Delta 1.
— Mais nous les avons vus..., protesta-t-il.
— Ils ont réussi à contacter un sous-marin et sont maintenant en route pour Washington !
— Quoi ?
Le ton du contrôleur se fit plus menaçant.
– 322 –
— Ecoutez-moi bien. Je vais vous donner de nouveaux ordres. Et cette fois, vous n‘échouerez pas.
78.
En raccompagnant son visiteur jusqu‘à l‘ascenseur, le sénateur Sexton sentait poindre une lueur d‘espoir. Le président de la SFF n‘était pas venu le réprimander mais au contraire lui rendre un peu confiance et lui annoncer que la bataille n‘était pas encore terminée.
Il y avait peut-être un défaut dans la cuirasse de la NASA.
La cassette vidéo de cette étrange conférence de presse avait convaincu Sexton que le vieil homme avait raison. Le chef du projet PODS, Chris Harper, avait menti. Mais pourquoi ? Et si la NASA n‘avait pas réparé la panne du satellite, comment avait-elle pu découvrir la météorite ? se demanda-t-il.
En arrivant devant l‘ascenseur, le vieil homme lui dit :
— Parfois, pour dénouer une situation complexe, il suffit de tirer sur un fil. Peut-être allons-nous trouver une façon de saper la victoire de la NASA de l‘intérieur. D‘insinuer le doute dans la tête des gens. Qui sait exactement où cela nous mènera ?
Il riva ses yeux fatigués sur ceux de Sexton.
— Je ne suis pas encore prêt à renoncer, à laisser tomber et à mourir, sénateur. Et vous non plus, j‘ai l‘impression.
— Bien sûr que non, rétorqua Sexton en essayant de donner à sa voix une fermeté qu‘il n‘était pas sûr d‘éprouver.
Nous avons déjà fait trop de chemin.
— Chris Harper a menti, ajouta l‘homme en entrant dans l‘ascenseur. Et nous devons savoir pourquoi.
Je vais essayer d‘obtenir une réponse aussi vite que possible, répliqua Sexton.
Il se trouve que j‘ai la personne qu‘il faut, se dit-il.
— Très bien. Votre avenir en dépend.
– 323 –
Sexton regagna son appartement le pas plus léger et les idées un peu plus claires : la NASA avait publié de fausses informations au sujet de PODS. La seule incertitude concernait maintenant la manière dont Sexton allait pouvoir le prouver.
Ses pensées s‘étaient déjà tournées vers Gabrielle Ashe.
Gabrielle avait certainement suivi la conférence de presse.
Où qu‘elle se trouve, la jeune femme devait se sentir très démoralisée. Sexton, noircissant le tableau, l‘imaginait debout sur le rebord d‘une fenêtre, s‘apprêtant à sauter dans le vide. Sa suggestion, faire de la NASA un des arguments majeurs de la campagne de Sexton, s‘était révélée une des pires erreurs de la carrière du sénateur.
Elle a une dette envers moi, songea Sexton. Et elle le sait.
Gabrielle avait déjà prouvé qu‘elle pouvait obtenir des informations confidentielles sur l‘Agence spatiale. Elle a un contact, se dit Sexton. Depuis des semaines, elle soutirait des tuyaux à un employé de la NASA. Il pouvait certainement la renseigner sur le projet PODS. De plus, ce soir-là, Gabrielle devait être prête à tout pour rentrer dans ses bonnes grâces.
Une fois à la porte, le garde du corps de Sexton lui fit un signe de tête.
— Bonsoir, sénateur. J‘espère que je n‘ai pas eu tort de laisser entrer Mlle Ashe tout à l‘heure ? Elle m‘a dit qu‘elle devait vous voir d‘urgence.
Sexton resta interloqué.
— Comment ?
— Mlle Ashe, au début de la soirée... Elle avait une information importante à vous transmettre. C‘est la raison pour laquelle je l‘ai laissée passer.
Sexton sentit son corps se raidir. Il jeta un coup d‘œil à la porte de l‘appartement. Mais qu‘est-ce que ce type est en train de me raconter ?
L‘expression du garde du corps se fit inquiète.
— Sénateur, est-ce que ça va ? Vous vous rappelez, n‘est-ce pas ? Gabrielle est arrivée ici pendant votre réunion. Elle vous a parlé, non ? Vous l‘avez forcément vue... Elle est restée un moment...
– 324 –
Sexton scruta l‘homme un long moment tandis que son pouls grimpait en flèche. Ce crétin a fait entrer Gabrielle dans mon appartement pendant ma réunion avec les patrons de l‘aérospatiale ? Elle s‘est attardée à l‘intérieur, puis elle est partie sans un mot ? Sexton imaginait très bien ce que Gabrielle avait pu entendre. Ravalant sa colère, il adressa un sourire forcé à son garde du corps.
— Oh oui ! Excusez-moi, je suis épuisé. J‘ai un peu trop bu, aussi. J‘ai vu Mlle Ashe tout à l‘heure, effectivement. Vous avez très bien fait de la laisser entrer.
Le colosse fut soulagé.
— Vous a-t-elle dit, demanda Sexton, où elle comptait se rendre ensuite ?
Le garde secoua la tête.
— Elle était très pressée.
— Très bien. Merci.
Sexton entra dans son appartement fou de rage. Si Gabrielle était restée un certain temps à l‘intérieur et qu‘elle était partie sans le voir, c‘est qu‘elle avait entendu des choses qu‘elle n‘aurait pas dû entendre.
Et il a fallu que ça arrive ce soir ! se dit-il.
Le sénateur savait surtout qu‘il ne pouvait pas se permettre de perdre la confiance de Gabrielle Ashe. Les femmes sont parfois rancunières et agissent de façon stupide quand elles ont été trompées. Il fallait la retrouver à tout prix. Ce soir, plus que jamais, il avait besoin de son soutien.