Je dus attendre dix jours un vent favorable, et ne pus atteindre Dyrrachium qu’aux Saturnales. Les Pères de la Ville avaient mis à la disposition de Cicéron une maison fortifiée dans la montagne, avec vue sur la mer, et c’est là que je le trouvai, contemplant l’Adriatique. Il se tourna à mon approche. J’avais oublié à quel point l’exil l’avait vieilli. Ma consternation dut se voir sur mon visage parce que son expression se rembrunit à l’instant où il me vit, et il dit amèrement :
— Je comprends donc que la réponse a été non ?
— Pas du tout.
Je lui montrai sa lettre portant en marge l’écriture de César. Il la prit dans ses mains et l’examina longuement.
— « Approuvé, César », lut-il à voix haute. Non, mais regarde-moi ça ! « Approuvé, César » ! Il fait quelque chose qu’il n’a pas envie de faire, et ça le fait bouder comme un gamin.
Il s’assit sur un banc, sous un pin parasol, et me fit raconter ma visite dans les moindres détails. Il lut ensuite les extraits que j’avais copiés des Commentaires de César. Lorsqu’il eut terminé, il déclara :
— Il écrit très bien, dans son style brutal. Il faut de l’art pour arriver à en affecter aussi peu — cela ajoutera encore à sa réputation. Mais où ses campagnes le mèneront-elles, la prochaine fois, je me le demande ? Il pourrait devenir puissant… très puissant. Si Pompée ne fait pas attention, il se réveillera avec un monstre sur le dos.
Il n’avait pour le moment d’autre choix que d’attendre et, chaque fois que je pense au Cicéron de cette époque, je me le représente toujours de la même façon : sur cette terrasse, penché au-dessus de la balustrade, une lettre porteuse des dernières nouvelles de Rome à la main et scrutant sombrement l’horizon, comme si, par sa seule volonté, il pouvait voir jusqu’en Italie et influer sur les événements.
Nous apprîmes d’abord par Atticus que les nouveaux tribuns de la plèbe — dont huit étaient des partisans de Cicéron, et deux seulement ses ennemis déclarés — avaient prêté serment. Mais deux voix contre suffiraient à imposer un veto sur toute loi mettant fin à son bannissement. Puis, par le frère de Cicéron, Quintus, nous fûmes informés que Milon, en tant que tribun, avait lancé une accusation contre Clodius pour violence et intimidation ; et que la réponse de Clodius avait été d’envoyer ses sbires attaquer le domicile de Milon. Le premier jour de janvier, les nouveaux consuls entrèrent en fonctions. L’un d’eux, Lentulus Spinther, était déjà un fervent partisan de Cicéron. L’autre, Metellus Nepos, était depuis longtemps considéré comme son ennemi. Mais quelqu’un avait dû l’approcher, car lors du débat inaugural du nouveau Sénat, Nepos déclara que, même si Cicéron lui déplaisait personnellement, il ne s’opposerait pas à son rappel. Deux jours plus tard, sur l’initiative de Pompée, une motion visant à annuler le bannissement de Cicéron fut déposée par le Sénat devant le peuple.
À ce moment, on pouvait croire que l’exil de Cicéron touchait à sa fin, et je commençai à faire des préparatifs discrets en vue de notre retour en Italie. Mais Clodius était un ennemi vindicatif et plein de ressources. La nuit précédant le vote du peuple, il occupa avec ses partisans le Forum, le comitium et les rostres — en somme, tout le cœur législatif de la République — et quand les amis et alliés de Cicéron se présentèrent pour voter, ils les attaquèrent sans merci. Deux tribuns, Fabricius et Cispius, furent agressés et leurs gardes assassinés puis jetés dans le Tibre. Lorsque Quintus voulut atteindre la tribune, il fut traîné et battu avec une telle violence qu’il ne survécut qu’en feignant d’être mort. Milon réagit en lâchant sa propre troupe de gladiateurs dans la rue. Bientôt, le centre de Rome se transforma en champ de bataille, et les combats durèrent plusieurs jours. Même si Clodius fut, pour la première fois, sévèrement réprimandé, il ne fut pas destitué, et il avait toujours pour lui deux tribuns qui s’opposaient au vote. La loi autorisant le rappel de l’exilé dut être abandonnée.
Quand Cicéron reçut d’Atticus le récit de ce qui s’était passé, il sombra dans un désespoir presque aussi profond que l’abattement qui l’avait saisi à Thessalonique. Ta lettre, répondit-il, et la vérité ne m’apprennent que trop que toutes mes espérances sont détruites. N’abandonne pas ma famille dans mon malheur, je t’en conjure.
S’il est une chose cependant que l’on peut dire de la politique, c’est qu’elle n’est pas statique. Si les bons moments ne durent jamais, les mauvais non plus. À l’instar de la Nature, elle observe un cycle de croissance et de décomposition, et aucun homme d’État, aussi rusé soit-il, n’échappe à ce processus. Si Clodius ne s’était pas montré aussi ambitieux, irresponsable et arrogant, il ne serait jamais monté aussi haut. Mais étant ce qu’il était, et soumis aux lois de la politique, il était inévitable qu’il dépasse les bornes et finisse par chuter.
Au printemps, pendant les Floralia, alors que Rome grouillait de visiteurs venus de toute l’Italie, les bandes de Clodius se retrouvèrent pour une fois dépassées en nombre par des citoyens ordinaires à qui leur brutalité causait une véritable aversion. Clodius fut lui-même hué au théâtre. Peu habitué à connaître autre chose que l’adulation du peuple, Clodius, aux dires d’Atticus, regarda avec étonnement autour de lui alors que les sifflets, les railleries, les gestes obscènes et les cris envahissaient le cirque, et il comprit — presque trop tard — qu’il risquait d’être exécuté. Il battit précipitamment en retraite, et cela marqua le commencement de la fin de sa domination car le Sénat prit alors conscience qu’on pouvait le battre : en passant par-dessus les chefs de la plèbe urbaine pour s’adresser au peuple lui-même.
Spinther déposa alors en bonne et due forme une motion réclamant que l’ensemble des citoyens de la République fût convoqué sous sa forme la plus souveraine, à savoir le collège électoral de cent quatre-vingt-treize centuries, afin de décider une fois pour toutes du sort de Cicéron. La motion l’emporta au Sénat par quatre cent treize voix contre une, celle de Clodius. Il fut également décidé que le vote pour le rappel de Cicéron aurait lieu en même temps que les élections d’été, alors que les centuries seraient déjà rassemblées sur le Champ de Mars.
À l’instant où il apprit ce qui avait été décidé, Cicéron fut tellement persuadé qu’il allait obtenir réparation qu’il fit faire un sacrifice aux dieux. Ces dizaines de milliers de citoyens ordinaires issus de toute l’Italie constituaient le socle solide et sensé sur lequel il avait construit toute sa carrière, et il était certain qu’ils ne l’abandonneraient pas. Il envoya une lettre à sa femme et à sa famille pour les prier de venir le retrouver à Brindes, et, au lieu de traîner en Illyrie pour attendre le résultat, qui mettrait deux semaines à nous parvenir, il décida de prendre le bateau le jour même où le vote devait avoir lieu.
— Quand le courant est favorable, il faut le prendre au plus tôt pour ne pas lui laisser le temps de faiblir. En outre, je ferai meilleure impression en affichant ma confiance.
— Si le résultat du vote est contre toi, tu transgresseras la loi en rentrant en Italie.