J’aime les souvenirs que j’ai de Cicéron à cette époque, dans les semaines qui précédèrent le procès de Rufus. Il semblait avoir repris toutes les rênes de la vie en main, comme au temps de sa jeunesse. Il se montrait actif dans les tribunaux et au Sénat. Il sortait dîner avec ses amis. Il retourna même habiter dans sa maison sur le Palatin. Il est vrai qu’elle n’était pas entièrement terminée et que l’endroit sentait encore la chaux et la peinture, sans parler des ouvriers qui faisaient entrer de la boue du jardin. Mais Cicéron était tellement heureux d’être revenu chez lui qu’il s’en moquait. Ses livres et son mobilier revinrent du garde-meuble, les dieux de la maison retrouvèrent leur place sur l’autel, et Terentia fut rappelée de Tusculum avec Tullia et Marcus.
Terentia pénétra dans la maison avec circonspection, et parcourut les pièces en plissant le nez devant l’odeur âcre du plâtre frais. Elle n’avait jamais été folle de cette demeure, et n’était pas prête à changer d’avis maintenant. Mais Cicéron la persuada de rester.
— Cette femme qui t’a tant fait souffrir ne te fera plus jamais de mal. C’est vrai, elle a levé la main sur toi. Mais je te le promets : elle va le regretter.
Il apprit aussi pour sa plus grande joie qu’Atticus, après deux années de séparation, venait enfin de rentrer d’Épire. À peine eut-il franchi les portes de la ville qu’il vint aussitôt inspecter la maison rebâtie de Cicéron. Contrairement à Quintus, Atticus n’avait pas changé d’un iota. Son sourire était toujours aussi constant, son charme aussi enveloppant — « Mon très cher Tiron, merci infiniment d’avoir pris soin de mon vieil ami avec tant d’abnégation » —, sa silhouette aussi svelte, ses cheveux argentés aussi lisses et bien coupés. La seule différence était qu’il traînait à présent avec lui une jeune femme timide qui avait bien trente ans de moins que lui et qu’il présenta à Cicéron comme étant… sa fiancée ! Je crus que Cicéron allait s’évanouir. Elle s’appelait Pilia, venait d’une famille obscure, n’avait pas de fortune et n’était pas d’une beauté particulière non plus — rien qu’une fille de la campagne, simple et tranquille. Mais Atticus en était épris. Au début, Cicéron en fut grandement contrarié.
— C’est ridicule, grommela-t-il dès que le couple eut quitté les lieux. Il a trois ans de plus que moi ! C’est une femme ou une infirmière, qu’il cherche ?
Je le soupçonne d’avoir été surtout vexé qu’Atticus ne lui en eût pas parlé avant, et de redouter qu’une femme ne vienne troubler leur amitié. Mais Atticus était si manifestement heureux, et Pilia si enjouée et modeste, que Cicéron ne tarda pas à changer d’avis, et il m’arriva même de le voir jeter vers elle des regards presque nostalgiques, surtout dans les moments où Terentia se montrait particulièrement acariâtre.
Pilia devint bien vite l’amie et la confidente de Tullia. Elles avaient le même âge et étaient d’un tempérament similaire, et je les vis souvent se promener en se tenant par la main. Tullia était veuve depuis un an maintenant, et Pilia l’encourageait à se remarier. Cicéron se renseigna afin de trouver à sa fille un parti intéressant, et se décida bientôt pour Furius Crassipes — aristocrate jeune, riche et séduisant, issu d’une vieille famille assez peu remarquable et qui aspirait à entrer au Sénat. Il venait aussi d’hériter d’une très belle maison et d’un parc situés juste derrière l’enceinte de la ville. Tullia me demanda mon avis.
— Ce que je pense importe peu. La question est : te plaît-il ?
— Je crois que oui.
— Tu crois que oui, ou tu en es sûre ?
— J’en suis sûre.
— Alors cela suffit.
En réalité, il me semblait que Crassipes était davantage séduit par l’idée d’avoir Cicéron comme beau-père que par celle d’avoir Tullia comme épouse, mais je me gardai bien de le dire. Une date de mariage fut fixée.
Qui peut comprendre les secrets du mariage des autres ? Certainement pas moi. Cicéron, par exemple, n’avait cessé de me rebattre les oreilles de la mauvaise humeur de Terentia, de son obsession de l’argent, de sa superstition, de sa froideur et de sa langue acerbe. Et pourtant, l’intégralité du spectacle juridique qu’il s’était échiné à monter au plein cœur de Rome était pour elle — c’était sa façon de se racheter pour tous les torts que lui avait fait subir l’échec de sa carrière. Pour la première fois depuis leur mariage, de longues années auparavant, il déposait à ses pieds le plus grand présent qu’il avait à offrir : son éloquence.
Remarquez qu’elle n’avait aucun désir de l’écouter. Elle ne l’avait que très rarement entendu parler en public, et jamais devant un tribunal, et n’avait nul désir de commencer maintenant. Cicéron dut déployer des trésors de diplomatie ne fût-ce que pour la convaincre de sortir pour venir au Forum le matin où il devait prendre la parole.
Le procès en était à sa seconde journée. L’accusation avait déjà prononcé son réquisitoire, Rufus et Crassus avaient répondu, et on n’attendait plus que le discours de Cicéron. Il avait enduré les plaidoieries des autres avec une impatience à peine dissimulée ; les détails de l’affaire ne l’intéressaient pas, et les avocats l’ennuyaient. Atratinus avait, de sa voix flûtée déconcertante, dressé de Rufus le portrait d’un libertin qui s’adonnait aux plaisirs et s’enlisait dans les dettes, un « charmant Jason perpétuellement en quête de la toison d’or », qui avait été payé par Ptolémée pour intimider les députés d’Alexandrie et organiser l’assassinat de Dion. Clodius avait ensuite pris la parole pour raconter que Rufus avait trompé le bon cœur de sa sœur, « cette veuve chaste et respectable », pour lui soutirer de l’or qui devait, pensait-elle, financer les décorations des jeux publics mais avait en réalité servi à payer les assassins de Dion, et qu’il avait même fourni du poison aux esclaves de Clodia pour la supprimer et couvrir ainsi ses traces. Crassus, à sa façon pesante, et Rufus lui-même, avec sa verve coutumière, avaient réfuté les deux accusations. Cependant, l’opinion générale était que la partie plaignante avait fait mouche et que le jeune dépravé serait certainement jugé coupable. La situation en était là lorsque Cicéron arriva au Forum.
Je conduisis Terentia à sa place pendant qu’il se frayait un passage parmi les milliers de spectateurs et gravissait les marches du temple jusqu’au tribunal. Soixante-quinze jurés avaient été rassemblés. À côté d’eux se tenait le préteur Domitius Calvinus, flanqué de ses licteurs et de ses scribes. Les membres de l’accusation occupaient la gauche de la salle, leurs témoins déployés derrière eux. C’était là, au premier rang, vêtue avec modestie mais attirant tous les regards, que se tenait Clodia. À près de quarante ans, elle était encore belle, très grande dame avec ses immenses yeux noirs qui pouvaient, selon le moment, inviter à l’intimité ou promettre mille morts. On la savait excessivement proche de Clodius — si proche qu’on les avait souvent accusés d’inceste. Je la vis tourner imperceptiblement la tête pour regarder Cicéron gagner sa place. Elle affichait alors une expression d’indifférence dédaigneuse, bien qu’elle fût certainement dans l’expectative de ce qui allait venir.
Cicéron rajusta les plis de sa toge. Il n’avait pas de notes. Le silence s’abattit sur la foule. Il jeta un coup d’œil en direction de Terentia, puis il se tourna vers le jury :