Les exclamations de rage qui accueillirent ces propositions furent autant de cris de douleur : « Traître ! » « Suppôt de la Gaule ! » « Germain ! » Plusieurs sénateurs se levèrent et bousculèrent Caton, le faisant basculer en arrière. Mais il était sec et musclé. Il recouvra son équilibre et tint bon, les foudroyant de son regard d’aigle. On proposa une motion pour qu’il fût instantanément conduit au Carcer par les licteurs et y restât emprisonné jusqu’à ce qu’il présente des excuses. Pompée, cependant, était trop malin pour permettre qu’on en fît un martyr.
— Caton s’est par ses paroles fait plus de mal à lui-même que ne lui en causerait quelque punition que nous lui infligerions, déclara-t-il. Qu’il parte libre. Cela importe peu. Il sera à tout jamais condamné aux yeux du peuple romain pour la perfidie de ses sentiments.
J’avais moi aussi l’impression que Caton s’était fait grand tort parmi l’opinion modérée et raisonnable. Je fis part de cet avis à Cicéron alors que nous revenions chez nous. Étant donné son rapprochement avec César, je m’attendais à ce qu’il aille dans mon sens. À ma grande surprise, il secoua la tête.
— Non, tu te trompes du tout au tout. Caton est un prophète. Il exprime la vérité avec la clarté d’un enfant ou d’un fou. Rome maudira le jour où elle a lié son destin à celui de César. Et moi aussi.
Je ne prétends nullement être philosophe, mais voici ce que j’ai pu observer : dès que quelque chose semble atteindre son zénith, on peut être certain que sa destruction a déjà commencé.
Le triumvirat n’échappa pas à cette loi. Il dominait le paysage politique tel un monolithe de granit, et il avait pourtant des failles que personne ne décelait et qui n’apparaîtraient qu’avec le temps. L’une d’elles était l’ambition démesurée de Crassus.
Pendant des années, il avait été célébré comme étant l’homme le plus riche de Rome avec une fortune de quelque huit mille talents, soit près de deux cents millions de sesterces. Mais, depuis quelque temps, cette fortune paraissait presque dérisoire comparée à celles que César et Pompée tiraient des ressources des pays entiers dont ils disposaient. Crassus avait donc décidé de partir en Syrie non pour l’administrer, mais afin qu’elle lui serve de base pour lancer une expédition militaire contre l’Empire parthe. Ceux qui connaissaient un tant soit peu les périls des sables d’Arabie et la cruauté de ses peuples estimaient le projet extrêmement risqué — Pompée se rangeant, j’en suis sûr, à cet avis. Mais il détestait tellement Crassus qu’il ne fit rien pour l’en dissuader. Quant à César, il ne fut pas le dernier à l’encourager. Il renvoya le fils de Crassus, Publius — que j’avais rencontré à Mutina —, à Rome avec un détachement d’un millier de cavaliers d’élite afin qu’il puisse seconder son père dans son entreprise.
Cicéron méprisait Crassus plus que n’importe qui à Rome. Même à l’égard de Clodius, il lui arrivait parfois d’éprouver malgré lui un certain respect. Mais il jugeait Crassus cynique, avide et fourbe, traits que le consul dissimulait sous une bonhomie aussi fausse que retorse. Ils eurent vers cette époque une terrible dispute au Sénat, alors que Cicéron dénonçait le précédent gouverneur de Syrie, son vieil ennemi Gabinius, qui, succombant à l’offre crapuleuse de Ptolémée, avait rétabli le pharaon sur le trône d’Égypte. Crassus défendait l’homme qu’il allait remplacer. Cicéron l’accusa de placer ses intérêts personnels au-dessus de ceux de la République. Crassus railla alors son état d’exilé.
— Plutôt être un exilé honorable qu’un fieffé voleur, rétorqua Cicéron.
Crassus fonça sur lui en bombant le torse, et il fallut séparer les deux sénateurs vieillissants pour les empêcher d’en venir aux mains.
Pompée prit Cicéron à part et le prévint qu’il ne tolérerait pas de telles insultes à l’encontre de son collègue au consulat. Quant à César, il écrivit de Gaule une lettre sévère assurant qu’il considérait toute attaque lancée contre Crassus comme une insulte contre lui-même. Ce qui les inquiétait, me semble-t-il, c’était qu’en se révélant aussi impopulaire auprès du peuple, l’expédition de Crassus allait miner l’autorité du triumvirat. Caton et ses partisans protestèrent qu’il était illégal et immoral de faire la guerre à un pays avec lequel la République avait conclu des traités d’amitié : ils invoquèrent les augures pour prouver que les dieux y étaient opposés et qu’ils plongeraient Rome dans la ruine.
Crassus fut suffisamment inquiet pour chercher à se réconcilier publiquement avec Cicéron. Il s’en rapprocha par l’intermédiaire de Furius Crassipes, qui était son ami tout en étant le gendre de Cicéron. Crassipes s’offrit de donner un dîner pour eux deux la veille du départ de Crassus. Refuser l’invitation serait revenu à manquer de respect envers Pompée et César ; Cicéron devait s’y rendre.
— Mais je veux que tu sois sur place, comme témoin, me dit-il. Ce gredin me mettra des mots dans la bouche et m’inventera des adhésions que je n’ai jamais données.
Naturellement, je n’assistai pas au dîner proprement dit. Je me souviens cependant très clairement de certaines parties de la soirée. Crassipes avait une belle maison à environ un mille au sud de Rome, dans un parc en bordure du Tibre. Cicéron et Terentia arrivèrent les premiers, de sorte qu’ils purent passer un peu de temps avec Tullia, qui venait de faire une fausse couche. La pauvre enfant était pâle et frêle, et je remarquai avec quelle froideur son mari la traitait, la critiquant pour n’avoir pas veillé à la fraîcheur des bouquets de fleurs et à la qualité des entrées. Crassus arriva une heure après nous, à bord d’un véritable convoi de voitures qui se rangèrent à grand bruit dans la cour. Sa femme Tertulla — une vieille dame peu amène et presque aussi chauve que lui — l’accompagnait, ainsi que leur fils Publius et sa nouvelle épouse, Cornelia, ravissante fille de dix-sept ans de Scipio Nasica et considérée comme l’héritière la plus convoitée de Rome. Crassus était également flanqué de toute une suite d’aides de camp et de secrétaires qui ne semblaient avoir d’autre fonction que de courir en tous sens avec messages et documents pour susciter une impression générale de grande importance. Dès que les invités furent entrés dans la maison et que plus personne ne les regardait, ils s’affalèrent sur les banquettes de Crassipes pour boire son vin. Je fus alors frappé par le contraste entre l’amateurisme de ces soldats de pacotille et l’efficacité des vétérans endurcis au combat qui constituaient l’état-major de César.
Après le repas, les hommes se retirèrent dans le tablinum pour discuter de la stratégie militaire — ou plutôt, Crassus disserta sur la question, et les autres écoutèrent. Il était déjà très sourd à l’époque — il avait la soixantaine — et parlait trop fort. Publius était gêné.
— Ça va, père, pas besoin de hurler, nous sommes dans la même pièce.
Une fois ou deux, il jeta un coup d’œil vers Cicéron et haussa les sourcils pour s’excuser silencieusement. Crassus annonça qu’il voulait gagner l’est en passant par la Macédoine, Thrace, l’Hellespont, la Galatie et le nord de la Syrie, puis qu’il traverserait le désert mésopotamien, franchirait l’Euphrate et s’enfoncerait dans la Parthie.