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— Ils vont savoir que tu arrives, intervint Cicéron. Tu ne crains pas de manquer de l’élément de surprise ?

— Je n’ai pas besoin de l’élément de surprise, se gaussa Crassus. Je préfère l’élément de certitude. Qu’ils tremblent à notre approche.

Il comptait piller de riches sites sur son chemin — il cita les sanctuaires de Derceto à Hiérapolis, le temple de Yahvé à Jérusalem, l’effigie incrustée de joyaux d’Apollon à Tigranocerte, le Zeus en or de Nicephorium et tous les trésors de Séleucie. Cicéron commenta en riant que cela rassemblait moins à une campagne militaire qu’à une expédition marchande, mais Crassus était trop sourd pour entendre.

À la fin de la soirée, les deux vieux ennemis se serrèrent chaleureusement la main et exprimèrent leur profonde satisfaction que les petits malentendus qui avaient pu s’immiscer entre eux fussent enfin dissipés.

— Il n’y a eu entre nous que des nuages, aucun tort réel, assura Cicéron en esquissant un petit tourbillon du bout des doigts. Effaçons de notre mémoire ces fâcheux souvenirs. Deux hommes, avec le caractère qui est le tien, avec celui que je prétends avoir, se rencontrant à la même époque, ne peuvent mieux faire, dans l’intérêt de leur gloire mutuelle, que de rester étroitement unis. Sache qu’en ton absence tu pourras, en toute occasion et pour toute espèce de service, compter sur mes efforts, mon activité, ma sollicitude et mon crédit.

— Ce type est un véritable scélérat, commenta Cicéron alors que nous prenions place dans la voiture pour rentrer à la maison.

Un jour ou deux plus tard — et deux mois pleins avant l’expiration de son mandat de consul tant il était pressé de partir — Crassus quitta Rome vêtu du manteau rouge et de l’uniforme d’un général en service actif. Pompée, son collègue au consulat, sortit du Sénat pour l’accompagner à la porte de la cité. Mais le tribun Ateius Capito chercha alors à faire arrêter Crassus sur le Forum pour son entreprise de guerre illégale. Aussitôt repoussé par les lieutenants du consul, il courut devant eux à la sortie de la ville pour allumer un brasier. Au passage de Crassus, il jeta dans les flammes des parfums et des libations, prononça des imprécations effrayantes contre lui et son expédition, et invoqua par leurs noms des divinités terribles et étranges. Les Romains superstitieux furent épouvantés et supplièrent Crassus de rester, mais celui-ci se moqua d’eux et, avec un dernier salut désinvolte, tourna le dos à la ville et éperonna sa monture.

Telle était la vie de Cicéron pendant cette période : il évoluait sur la pointe des pieds entre les grands hommes de l’État, parvenait à rester en bons termes avec tous, se prêtait à leurs demandes, se désespérait en privé pour l’avenir de la République, mais attendait et espérait des jours meilleurs.

Il se réfugia dans les livres, principalement la philosophie et l’histoire, et un jour, peu après que Quintus fut parti rejoindre César en Gaule, il m’annonça qu’il avait décidé de produire une œuvre personnelle. Il était trop dangereux, me dit-il, d’écrire une attaque frontale sur l’état actuel de la politique à Rome. Il aborderait donc le sujet de façon détournée, en réactualisant La République de Platon et en dressant le portrait de ce que pourrait être un État idéal.

— Qui pourrait y voir la moindre objection ?

À mon avis, tout un tas de gens, mais je gardai ma réponse pour moi.

Je considère l’écriture de cette œuvre, qui finit par nous prendre près de trois ans, comme l’une des époques les plus satisfaisantes de ma vie. À l’instar de la plupart des créations littéraires, celle-ci ne se fit pas sans douleur ni recommencements. Nous avions prévu au départ de l’écrire sur neuf rouleaux, puis réduisîmes le texte à six. Cicéron choisit de s’exprimer sous la forme d’un dialogue imaginaire entre plusieurs personnages historiques — le principal étant l’un de ses héros, Scipion Émilien, conquérant de Carthage — rassemblés pendant une fête religieuse dans une villa où ils discutent de la nature de la politique et de la bonne organisation de la société. Il estimait que personne ne pourrait s’offusquer de sujets épineux placés dans la bouche de personnages légendaires de l’histoire romaine.

Il commença sa dictée dans sa nouvelle villa de Cumes, pendant les vacances sénatoriales. Il consulta tous les grands textes et, lors d’une journée particulièrement mémorable, nous nous rendîmes chez Faustus Cornelius Sylla, fils de l’ancien dictateur, qui habitait une villa un peu plus loin sur la côte. Milon, l’allié de Cicéron, Milon, qui gravissait les échelons politiques, venait d’épouser la sœur jumelle de Sylla, Fausta, et, lors du repas de noces auquel Cicéron était convié, Sylla l’avait invité à venir consulter sa bibliothèque quand il le voudrait. Il s’agissait d’une des plus belles collections d’Italie. Les ouvrages avaient été rapportés d’Athènes par le dictateur Sylla près de trente ans plus tôt et, aussi incroyable que cela puisse paraître, comprenaient la majeure partie des manuscrits originaux d’Aristote, rédigés de sa propre main trois siècles auparavant. Tant que je vivrai, je n’oublierai pas la sensation que j’éprouvai en déroulant chacun des huit livres des Politiques d’Aristote : minces cylindres de caractères grecs minuscules, aux bords légèrement abîmés par l’humidité des caves d’Asie Mineure où ils avaient été dissimulés pendant des années. J’avais l’impression de plonger les mains dans le passé pour toucher le visage d’un dieu.

Mais je m’égare. L’essentiel était que Cicéron pût pour la première fois exposer noir sur blanc son credo politique, que je pourrais résumer en une phrase : la politique est la plus noble de toutes les vocations (« Il n’est rien qui place le génie de l’homme plus près de la providence des dieux que de fonder, ou de maintenir les États ») ; qu’il ne peut « y avoir plus juste cause d’approcher le gouvernement, que ce besoin même de ne pas obéir aux méchants » ; qu’on ne devrait permettre à aucun individu, ou groupe d’individus, d’avoir trop de pouvoir ; que la politique est une profession et pas un passe-temps pour dilettantes (rien n’est pire que d’être gouverné par les « fantaisies des poètes ») ; qu’un homme d’État devrait consacrer sa vie à étudier « la science des affaires publiques, pour se préparer d’avance toutes les ressources, dont il ignore s’il ne sera pas un jour obligé de faire usage » ; que l’autorité dans un État devait toujours être divisée ; et que des trois formes connues de gouvernement — la monarchie, l’aristocratie, et l’État populaire — la meilleure est un mélange des trois, car chacune peut séparément mener au désastre : les rois peuvent se révéler capricieux, les aristocrates cupides, et « il n’est pas de mer, ou d’incendie si terrible, dont il ne soit plus facile d’apaiser la violence que celle d’une multitude insolente et déchaînée ».

Aujourd’hui encore, je relis souvent De la République et toujours je suis ému, surtout par le passage en fin du livre VI, où Scipion raconte comment son grand-père lui apparaît en rêve et l’emmène dans le ciel pour lui montrer la petitesse de la terre comparée à la grandeur de la Voie lactée, où habitent en tant qu’étoiles les âmes des hommes d’État défunts. Cette description lui fut inspirée par le vaste et limpide ciel nocturne au-dessus de la baie de Naples.

Portant de tous côtés mes regards, je voyais dans le reste du monde des choses grandes et merveilleuses : c’étaient des étoiles que, de la terre où nous sommes, nos yeux n’aperçurent jamais ; c’étaient partout des distances et des grandeurs, que nous n’avions point soupçonnées. Les globes étoiles surpassaient de beaucoup la grandeur de la terre ; et cette terre elle-même se montrait alors à moi si petite que j’avais honte de notre empire, qui ne couvre qu’un point de sa surface.