« Si tu veux élever tes regards, dit le vieillard à Scipion, et les fixer sur cette patrie éternelle, ne dépends plus des discours du vulgaire, ne place plus dans des récompenses humaines le but de tes grandes actions. Tout le bruit de ce que les autres diront de toi ne retentit pas au-delà des régions que tu vois ; il ne se renouvelle éternellement pour personne, il tombe, avec les générations qui meurent ; il disparaît dans l’oubli de la postérité. »
Écrire de tels passages fut le principal réconfort de Cicéron durant sa traversée du désert. Mais la perspective de pouvoir mettre un jour ses principes en pratique paraissait fort éloignée.
Durant l’été de l’an 700 après la fondation de Rome, alors que Cicéron travaillait depuis trois mois à la rédaction de La République, l’épouse de Pompée, Julia, donna naissance à un garçon. Dès qu’il en fut informé, peu après son réveil, Cicéron s’empressa de se rendre chez l’heureux couple avec un cadeau : le fils de Pompée et le petit-fils de César ne manquerait pas de compter dans les années à venir, et Cicéron voulait être parmi les premiers à présenter ses félicitations.
Le jour était à peine levé, mais il faisait déjà très chaud. Dans la vallée que surplombait la maison de Pompée, se dressait son tout nouveau théâtre avec ses temples, ses jardins, ses portiques, dont le marbre blanc étincelait au soleil. Cicéron avait assisté à la cérémonie d’inauguration, quelques mois plus tôt — on y fit combattre cinq cents lions, quatre cents panthères, dix-huit éléphants et les premiers rhinocéros jamais vus à Rome contre des hommes armés. Il avait trouvé le spectacle révoltant, en particulier le massacre des éléphants : Quel plaisir pour un esprit délicat que la vue ou d’un pauvre homme déchiré par quelque bête monstrueuse, ou d’un noble animal que l’épieu a percé d’outre en outre ? Mais naturellement, il avait gardé ses sentiments pour lui.
Dès l’instant où nous eûmes pénétré dans l’immense demeure, il fut évident qu’un drame venait de se produire. Les sénateurs et clients de Pompée s’étaient rassemblés en groupes inquiets et silencieux. Quelqu’un chuchota à Cicéron qu’aucune annonce n’avait été faite, mais que Pompée ne s’était pas montré, et qu’on avait entrevu des servantes de Julia qui couraient en pleurs dans la cour intérieure, suggérant le pire. Un regain d’activité anima soudain les appartements, un rideau s’écarta, et Pompée apparut au milieu de toute une suite d’esclaves. Il s’immobilisa, comme surpris par le nombre de personnes qui l’attendaient, et chercha un visage familier. Son regard tomba sur Cicéron. Il leva la main et s’avança vers lui. Tout le monde observait la scène. Il parut d’abord tout à fait calme et le regard clair. Puis, lorsqu’il arriva près de son vieil allié, les efforts qu’il faisait pour se maîtriser devinrent soudain insurmontables. Son corps tout entier et son visage parurent s’affaisser et, dans un sanglot affreux, il s’écria :
— Elle est morte !
Une grande plainte s’éleva dans l’immense salle — d’horreur et de tristesse non feintes, je n’en doute pas, mais aussi d’inquiétude, car ils étaient tous des hommes politiques, et il s’agissait là de bien plus que de la mort d’une jeune femme, aussi tragique qu’elle fût. Cicéron, lui-même en larmes, prit Pompée dans ses bras et s’efforça de le réconforter. Un instant s’écoula, puis Pompée lui demanda de venir voir le corps. Connaissant la répugnance que Cicéron avait pour la mort, je crus qu’il allait chercher à décliner. Mais cela eût été impossible. On ne l’y invitait pas seulement en tant qu’ami. Il devait être témoin officiel pour le compte du Sénat dans ce qui était une affaire d’État. Il partit donc en tenant la main de Pompée. Lorsqu’il revint peu après, les autres s’assemblèrent autour de lui.
— Elle s’est remise à saigner peu après la naissance, rapporta Cicéron, et l’hémorragie n’a pu être contenue. La fin a été paisible, et elle s’est montrée courageuse, comme il sied à sa lignée.
— Et l’enfant ?
— Il ne passera pas la journée.
D’autres plaintes accueillirent cette annonce, puis tout le monde s’en alla pour répandre la nouvelle dans la ville.
— La malheureuse était plus blanche que le drap dans lequel ils l’ont enveloppée, me confia Cicéron. L’enfant, lui, était aveugle et sans forces. Je suis sincèrement désolé pour César. C’était sa seule enfant. On dirait que la prophétie de Caton sur la colère des dieux commence à se vérifier.
Nous rentrâmes chez nous, et Cicéron écrivit à César une lettre de condoléances. La malchance voulut que César fût alors dans la contrée la plus inaccessible. Il venait en effet de retraverser la mer britannique, cette fois avec une force d’invasion de vingt-sept mille hommes, dont Quintus. Il ne trouva les paquets de lettres l’informant du décès de sa fille que des mois plus tard, à son retour en Gaule. Tous les témoignages s’accordent à dire qu’il ne montra pas la moindre émotion, se retira dans ses quartiers et n’en dit pas un mot, puis, après trois jours de deuil officiel, reprit le cours de ses occupations habituelles. Je soupçonne que c’était là le secret de sa réussite : la mort lui était totalement indifférente, que ce fût celle d’un ami ou d’un ennemi, de son unique enfant ou, en définitive, la sienne, et il dissimulait cette froideur sous les vernis du charme qui l’ont rendu célèbre.
Pompée se situait à l’autre extrémité du spectre humain. Toute sa profondeur était en surface. Il aima ses épouses successives, Julia tout particulièrement, avec une grande (certains diront excessive) tendresse. Lors des funérailles de Julia — qui furent, en dépit des objections de Caton, un événement d’État et se déroulèrent au Forum —, il eut toutes les peines du monde à prononcer son éloge à travers ses larmes et donna toutes les apparences d’être brisé. Les cendres de la jeune femme furent ensuite déposées dans un mausolée à proximité d’un des temples de Pompée, sur le Champ de Mars.
Deux mois avaient dû s’écouler lorsqu’il pria Cicéron de venir le voir pour lui montrer la lettre qu’il venait de recevoir de César. Après l’avoir assuré qu’il compatissait avec lui pour la perte de Julia et remercié de ses condoléances, César lui soumettait une nouvelle alliance maritale, mais double cette fois : il lui proposait la petite-fille de sa sœur, Octavia, et lui demandait en échange la main de sa fille, Pompéia.
— Qu’en penses-tu ? s’insurga Pompée. J’imagine que l’atmosphère barbare de la Bretagne a dû lui monter au cerveau ! D’abord, ma fille est déjà fiancée à Faustus Sylla — que serais-je censé lui dire ? « Désolé, Sylla, quelqu’un de plus important vient de se présenter » ? Et puis Octavia est bien évidemment déjà mariée — et pas à n’importe qui non plus mais à Caius Marcellus : comment serait-il censé prendre le fait que je lui vole sa femme ? Bon sang ! Et César est lui aussi déjà marié à cette pauvre Calpurnia ! Toutes ces vies bousculées alors que la place de ma chère petite Julia n’est pas encore froide dans notre lit ! Tu sais que je n’ai même pas eu le cœur de faire retirer ses brosses à cheveux ?
Pour une fois, Cicéron prit le parti de César :
— Je suis sûr qu’il ne pense qu’à la stabilité de la République.
Mais Pompée ne voulait pas se calmer :
— Eh bien, je ne le ferai pas. Si je prends une cinquième épouse, ce sera quelqu’un de mon choix ; quant à César, il n’aura qu’à se trouver une autre fiancée.