Cicéron, très amateur de potins, ne put résister à l’envie de mentionner la lettre de César auprès de quelques amis, leur faisant jurer le secret à chacun. Naturellement, sous le même sceau du secret, chacun d’eux le répéta à quelques amis, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on ne parlât plus à Rome que de la proposition de César. Marcellus prit particulièrement mal que César se permît de considérer son épouse comme si elle faisait partie de ses biens. César fut embarrassé d’apprendre ce que l’on disait sur lui, et il reprocha à Pompée d’avoir dévoilé ses projets. Pompée ne voulut pas s’excuser ; il reprocha de son côté à César la maladresse de ses intrigues. Une nouvelle fissure venait d’apparaître dans le monolithe.
VII
L’année suivante, pendant les vacances sénatoriales, Cicéron partit comme d’habitude à Cumes avec sa famille afin de poursuivre son livre sur la politique ; et, comme d’habitude, je l’accompagnai. C’était peu avant mon cinquantième anniversaire.
J’avais joui pendant presque toute ma vie d’une excellente santé. Mais lorsque nous fîmes halte dans les montagnes froides d’Arpinum, je fus pris de frissons et, le lendemain matin, je pouvais à peine remuer les membres. Je voulus néanmoins poursuivre avec les autres, mais perdis connaissance et dus être porté sur un lit. Cicéron n’aurait pu me montrer plus de bonté. Il repoussa son départ dans l’espoir que je me remettrais. Cependant, ma fièvre empira et l’on me dit ensuite qu’il passa de longues heures à mon chevet. Il dut se résoudre à me laisser, recommandant aux esclaves de la maison de prendre soin de moi exactement comme ils l’eussent fait de lui. Deux jours plus tard, il m’écrivit de Cumes pour m’annoncer qu’il m’envoyait son médecin grec, Andricus, et aussi un cuisinier : Si tu m’aimes, prends bien soin de toi, et sitôt que tu auras repris tes forces, accours. Adieu.
Andricus m’administra purge et saignée. Le cuisinier me concocta des mets délicieux que j’étais trop malade pour manger. Cicéron m’écrivit constamment.
Le trouble où je vis est inexprimable : si tu m’en délivres, moi, je te délivrerai de tout soin pour toujours. Je t’écrirais plus longuement, si je te croyais en état de lire. Tu as de l’esprit, et tu sais à quel point je le prise. Eh bien ! pour toi, pour moi, applique tout ton esprit à te bien porter.
Au bout d’une semaine environ, la fièvre tomba. Mais il était alors trop tard pour me rendre Cumes. Cicéron m’écrivit de le rejoindre à Formies, sur le chemin du retour.
Fais, mon cher Tiron, que je t’y trouve tout à fait vaillant. Privées de ton concours, mes études chéries, je devrais dire nos études chéries, sont dans une langueur mortelle. Atticus, qui est là quand je t’écris, rit et plaisante ; il voulait entendre quelque chose de moi ; je lui ai répondu que chez moi, sans toi, tout était mort. Reviens donc bien vite à ces Muses qui t’appellent. Je serai, le jour dit, fidèle à ma parole. Rétablis-toi entièrement. Je suis tout prêt. Adieu.
Je te délivrerai de tout soin pour toujours… Je serai, le jour dit, fidèle à ma parole… Je lus et relus ces lettres en essayant de comprendre le sens de ces deux phrases. J’en conclus qu’il avait dû me dire quelque chose lorsque je délirais, mais je n’avais aucun souvenir de ce que cela pouvait être.
Comme convenu, j’arrivai à la villa de Formies l’après-midi de mon cinquantième anniversaire, le vingt-huit du mois d’avril. Il faisait froid, le vent soufflait en tempête et apportait de la mer des rafales de pluie — tout le contraire d’un jour favorable. Je me sentais encore faible, et l’effort que je fournis pour courir jusqu’à la maison et éviter d’être complètement trempé suffit à m’étourdir. La villa semblait déserte, et je me demandai si j’avais mal compris les instructions. Je passai de salle en salle en appelant, puis finis par entendre le rire étouffé d’un enfant en provenance du triclinium. J’écartai le rideau et découvris la salle à manger pleine de monde qui s’efforçait de garder le silence : Cicéron, Terentia, Tullia, Marcus, le jeune Quintus Cicéron, tout le personnel de la maison et (plus étrange encore) le préteur Caius Marcellus et ses licteurs — ce même noble Marcellus dont César voulait donner la femme à Pompée, et qui avait une villa à proximité. À la vue de mon expression stupéfaite, tous éclatèrent de rire, puis Cicéron me prit par la main et me conduisit au centre de la pièce tandis que les autres reculaient pour nous faire place. Je sentis mes genoux se dérober.
— Qui désire ce jour procéder à la manumission de cet esclave ? demanda Marcellus.
— Je le veux, répondit Cicéron.
— En es-tu le propriétaire légal ?
— Oui.
— Pour quelles raisons doit-il être affranchi ?
— Il a fait preuve d’une grande loyauté et rendu des services exemplaires à notre famille depuis sa naissance dans la condition d’esclave, à moi en particulier et aussi à l’État romain. C’est un homme sérieux et il mérite sa liberté.
Marcellus hocha la tête.
— Tu peux poursuivre.
Le licteur m’effleura la tête de son bâton. Cicéron s’avança devant moi, me saisit par les épaules et récita la formule consacrée toute simple :
— Cet homme doit être affranchi.
Il avait les larmes aux yeux. Moi aussi. Il me fit doucement pivoter sur moi-même jusqu’à ce que je lui tourne le dos, puis me lâcha tel un père pourrait lâcher un enfant afin qu’il fasse ses premiers pas.
Il m’est difficile de décrire la joie que l’on éprouve à devenir libre. C’est Quintus qui en donna la meilleure définition lorsqu’il m’écrivit de Gaule : Je t’assure, mon cher Tiron, que je ne saurais être plus heureux. D’un esclave, tu es devenu un ami. Extérieurement, il n’y eut que peu de changements. Je continuai de vivre sous le toit de Cicéron et d’accomplir les mêmes devoirs. Mais au fond de mon cœur, j’étais un homme différent. Je troquai ma tunique contre une toge — vêtement encombrant que je portai sans aise ni confort, mais avec une immense fierté. Et pour la première fois, je commençai à faire des projets d’avenir. J’entrepris de compiler un dictionnaire exhaustif de tous les symboles et abréviations dont je me servais dans mon système de notation, avec des instructions pour les utiliser. Je dressai un plan pour un manuel de grammaire latine. Dès que j’avais une heure de libre, je triais aussi mes boîtes de notes et recopiais des phrases particulièrement amusantes ou profondes que Cicéron avait prononcées au cours des ans. Il approuvait sans réserve l’idée d’un livre sur son esprit et sa sagesse. Souvent, après une remarque particulièrement pénétrante, il s’interrompait et me disait :
— Note ça, Tiron, ça ira très bien dans ton compendium.
Il devint peu à peu tacite entre nous que, si je lui survivais, il me reviendrait d’écrire sa biographie.
Je lui demandai un jour pourquoi il avait attendu si longtemps pour m’affranchir, et pourquoi il avait décidé de le faire à ce moment-là.
— Eh bien, tu sais, me répondit-il, que je peux être très égoïste, et que je me repose entièrement sur toi. Alors, je me suis dit : « Si je l’affranchis, qu’est-ce qui l’empêchera d’aller proposer ses services à César, Crassus ou je ne sais qui ? Ils ne manqueront pas de le payer grassement pour tout ce qu’il sait sur moi. » Et puis, quand tu es tombé malade à Arpinum, j’ai compris à quel point il serait injuste que tu meures dans la servitude, alors je t’ai fait cette promesse, même si tu étais trop fiévreux pour la comprendre. Si quelqu’un a jamais mérité la noblesse de la liberté, c’est bien toi, mon cher Tiron. Et puis, ajouta-t-il avec un clin d’œil, je n’ai à présent plus de secrets que tu pourrais vendre.