Выбрать главу

En dépit de tout mon amour pour lui, je voulais finir mes jours sous mon propre toit. J’avais quelques économies, et je touchais maintenant un salaire. Je rêvais d’acheter une petite ferme près de Cumes, où je pourrais élever quelques chèvres et des poules, et cultiver ma vigne et des oliviers. Cependant, je redoutais la solitude. Je suppose que j’aurais pu aller au marché aux esclaves m’acheter une compagne, mais cette idée me répugnait. Je savais avec qui je voulais partager ce rêve de vie future : Agathe, l’esclave grecque que j’avais rencontrée chez Lucullus et dont j’avais chargé Atticus de racheter la liberté pour moi avant de partir en exil avec Cicéron. Atticus me confirma qu’il s’était exécuté et qu’elle avait été affranchie. Mais j’eus beau me renseigner pour savoir ce qu’elle était devenue et rester en alerte dès que je marchais dans Rome, elle s’était fondue dans les foules grouillantes d’Italie.

Je n’ai pas profité longtemps d’une liberté tranquille. Mes modestes projets, comme ceux de tout le monde, allaient être ridiculisés par l’énormité des événements à venir. Comme le dit Plaute :

Quoi que l’on puisse espérer, Il n’en sera que ce que voudront les dieux.

Quelques semaines après mon affranchissement, au cours du mois que l’on appelait alors Quintilis et que l’on nous demande aujourd’hui d’appeler juillet, je marchais d’un bon pas sur la Via Sacra en m’efforçant de ne pas trébucher sur ma nouvelle toge, quand je repérai un rassemblement un peu plus loin. Il régnait un silence de mort — ce qui contrastait avec l’animation qui accueillait habituellement l’annonce des victoires de César affichée sur le panneau blanc. Je pensai immédiatement qu’il avait dû essuyer une terrible défaite. Je rejoignis la lisière de la foule et demandai ce qui se passait à l’homme qui se trouvait devant moi. Irrité, il se contenta de me jeter un regard par-dessus son épaule en grommelant d’une voix distraite :

— Crassus a été tué.

Je m’attardai juste assez pour glaner les quelques détails disponibles. Puis je me dépêchai de rentrer pour en avertir Cicéron, qui travaillait dans son bureau. Le souffle court, je lui appris la nouvelle et il se leva précipitamment, comme s’il n’était pas convenable de recevoir une telle information assis par terre.

— Comment est-ce arrivé ?

— Au combat, d’après ce qu’on dit, dans le désert, près d’une ville de Mésopotamie appelée Carrhes.

— Et son armée ?

— Défaite… anéantie.

Cicéron me regarda un instant. Puis il cria à un esclave de lui apporter ses chaussures et lança à un autre qu’on lui prépare une litière. Je lui demandai où il allait.

— Voir Pompée, bien sûr. Accompagne-moi.

L’un des signes de la prééminence de Pompée était que dès qu’il se produisait une crise de l’État, c’était chez lui que tout le monde accourait, qu’il s’agît des citoyens ordinaires, qui s’amassaient ce jour-là en foules silencieuses et attentives dans les rues alentour, ou des sénateurs les plus éminents, qui arrivaient en litières et étaient introduits par les lieutenants du grand homme. Le hasard voulait que les deux consuls élus, Calvinus et Messala, fussent tous les deux poursuivis pour corruption et n’avaient pu entrer en fonctions. Était donc présente la direction informelle du Sénat, qui comprenait des anciens consuls comme Cotta, Hortensius et le vieux Curion, ainsi que des personnages éminents quoique plus jeunes, comme Ahenobarbus, Scipion Nasica et M. Aemilius Lepidus. Pompée prit la direction de la réunion. Personne ne connaissait l’Empire oriental mieux que lui : il en avait tout de même conquis la majeure partie. Il annonça qu’il venait de recevoir une dépêche du légat de Crassus, C. Cassius Longinus, qui avait réussi à fuir le territoire ennemi et à rentrer en Syrie, et que si tout le monde était d’accord, il allait la lire à voix haute.

Cassius était un homme froid et austère — « pâle et maigre », comme le qualifierait plus tard César —, peu enclin à la vantardise ou au mensonge, aussi ses paroles furent-elles écoutées avec le plus grand respect. D’après lui, le roi des Parthes, Orodès II, avait envoyé un ambassadeur à Crassus à la veille de l’invasion pour lui signifier qu’il aurait pitié de lui du fait de son âge et le laisserait retourner en paix à Rome. Mais Crassus avait répondu sur un ton de bravade qu’il ferait savoir ses intentions dans la capitale des Parthes, Séleucie. L’émissaire avait alors éclaté de rire et répliqué, en montrant la paume retournée de sa main : « Crassus, il aura poussé du poil là-dedans avant que tu n’aies vu Séleucie. »

L’armée romaine, forte de sept légions auxquelles s’ajoutaient huit mille cavaliers et archers, avait jeté un pont sur l’Euphrate à Zeugma, au milieu d’un orage formidable — ce qui était déjà un mauvais présage. Puis, au moment ou il offrait le sacrifice expiatoire d’usage pour apaiser les dieux, Crassus avait laissé tomber dans le sable les entrailles que le devin lui présentait. Il avait eu beau en plaisanter — « Ce que c’est que la vieillesse ! Les armes, au moins, ne m’échapperont pas des mains » —, les soldats gémirent en se rappelant les malédictions qui avaient accompagné leur départ de Rome. Déjà, écrivait Cassius, ils se sentaient condamnés.

Nous écartant de l’Euphrate, poursuivait-il, on s’enfonça dans le désert, sans provision d’eau suffisante ni la moindre borne en vue. C’est un lieu très plat, dépourvu de sentiers et sans arbres pour offrir de l’ombre. Après avoir parcouru cinquante milles dans un sable profond, avec nos paquetages sur le dos et dans des tempêtes de désert durant lesquelles des centaines de nos hommes succombèrent à la soif et à la chaleur, on arriva à un ruisseau que l’on appelle le Balissus. Là, pour la première fois, nos éclaireurs repérèrent des éléments de l’armée ennemie sur la rive opposée. Sur ordre de M. Crassus, on traversa le ruisseau à midi et on lança la poursuite. Mais l’ennemi était de nouveau hors de vue. On marcha plusieurs heures durant, jusqu’à se retrouver au milieu d’un désert. Soudain de tous côtés on entendit le vacarme des marteaux sur des vases d’airain. Au même instant, comme jaillissant du sable, se dressa de toutes parts une horde immense d’archers à cheval. Les bannières de soie du commandant parthe, Sillaces, flottaient à l’arrière.

Contre l’avis d’officiers plus expérimentés, M. Crassus ordonna que l’armée forme un carré profond dont chaque côté se composait de douze cohortes. On envoya alors nos archers pour occuper l’ennemi. Ils durent cependant battre rapidement en retraite face aux forces parthes, très nettement supérieures en nombre et beaucoup plus rapides à la manœuvre. Leurs flèches causèrent un vrai carnage dans nos rangs serrés. Nos hommes mouraient non d’une mort facile et prompte, mais dans les convulsions et les tortures d’une mort atroce : ils se roulaient sur le sable avec les flèches enfoncées dans leur corps, et expiraient des blessures qu’ils empiraient eux-mêmes en s’efforçant d’arracher les pointes recourbées des flèches qui avaient pénétré dans leurs veines et dans leurs nerfs. Beaucoup mouraient ainsi ; ceux qui vivaient encore étaient incapables d’agir. Et lorsque Publius donna l’ordre de charger sur cette cavalerie bardée de fer, ils lui montrèrent leurs mains clouées à leurs boucliers, et leurs pieds traversés et fixés au sol, de sorte qu’il leur était tout aussi impossible de fuir que d’attaquer. Tout espoir que cette pluie meurtrière s’épuiserait fut anéanti par la vision d’un grand nombre de chameaux chargés de flèches, auxquels les premiers rangs d’archers parthes qui avaient déjà tiré allaient se resservir en faisant un circuit.