Craignant que l’armée ne soit bientôt totalement anéantie, P. Crassus demanda à son père l’autorisation de contre-attaquer les Parthes avec sa cavalerie, quelques cohortes et des archers. Crassus y consentit. Cette force de six mille hommes s’élança, et les Parthes tournèrent le dos et prirent le galop. Mais en dépit de l’ordre exprès de ne pas poursuivre l’ennemi, Publius Crassus désobéit. Ses hommes s’éloignèrent ainsi du gros de l’armée romaine alors que les Parthes resurgissaient derrière eux. Rapidement encerclé, Publius fit replier ses hommes sur un monticule de sable où ils formèrent des cibles faciles. Les archers ennemis les criblèrent à nouveau de flèches. Comprenant que la situation était désespérée et redoutant la capture, Publius Crassus fit ses adieux à ses hommes et les engagea à se sauver eux-mêmes. Puis, ne pouvant se servir de sa main, qu’une flèche avait transpercée, il présenta le flanc à son écuyer et lui ordonna de le frapper de son épée. La plupart de ses officiers suivirent son exemple et se donnèrent la mort.
Une fois qu’ils se furent rendus maîtres de la position romaine, les Barbares coupèrent la tête de Publius et la plantèrent au bout d’une pique qu’ils brandirent devant le gros de nos lignes, défiant M. Crassus de venir regarder son fils. Voyant ce qui s’était passé, celui-ci s’adressa ainsi à nos hommes : « Romains, cette perte, cette douleur ne regarde que moi seul. La grandeur de la fortune et de la gloire romaines repose en vous, intacte, invaincue, tant que vous vivez. Si vous avez pitié d’un père privé d’un fils distingué entre tous par sa vaillance, montrez-la, cette pitié, dans votre courroux contre l’ennemi. »
Malheureusement, ils ne l’écoutèrent pas. Au contraire, ce spectacle, plus que tous les autres objets effrayants, brisa l’âme des Romains et leur ôta toute force morale et physique. Le massacre par les flèches reprit, et il est certain que toute notre armée aurait été anéantie sans la tombée de la nuit et le retrait des Parthes, qui crièrent qu’ils voulaient bien accorder à Crassus cette nuit-là seulement pour pleurer son fils, mais qu’ils reviendraient nous achever au matin.
Cela nous laissait une chance. M. Crassus étant trop abattu de chagrin et de désespoir pour commander, je pris la direction de nos forces et, en silence et sous le couvert de l’obscurité, ceux qui pouvaient marcher levèrent le camp pour une marche forcée jusqu’à la ville de Carrhes, laissant sur place au milieu des clameurs et des gémissements les plus pitoyables quelque quatre mille blessés qui furent, le lendemain, soit égorgés soit pris comme esclaves.
À Carrhes, nos forces se divisèrent. Je suivis avec cinq cents hommes la direction de la Syrie tandis que M. Crassus menait le gros des survivants vers les montagnes d’Arménie. Il nous a été rapporté que, devant la forteresse de Sinnaka, il dut affronter une armée commandée par un général du roi parthe, qui proposa une trêve. Pressé d’aller négocier par ses vétérans au bord de la sédition, M. Crassus fut obligé d’accepter la rencontre bien qu’il redoutât un piège. Alors, se retournant vers les siens, il prononça seulement ces mots : « Vous tous, officiers romains ici présents, vous voyez que l’on me force à cette démarche et vous êtes témoins que je souffre opprobre et violence. Mais dites à tout le monde, si vous échappez, que Crassus est mort trompé par les ennemis, et non pas livré par ses concitoyens. »
Ce sont ses dernières paroles connues. Il fut tué avec ses commandants de légions. On m’a informé que sa tête coupée fut ensuite livrée au roi des Parthes en personne par Sillaces, pendant la représentation d’une scène des Bacchantes où elle servit d’accessoire. Le roi fit ensuite verser de l’or fondu dans la bouche de Crassus en disant : « Gave-toi à présent de ce métal dont tu avais tant soif de ton vivant. »
J’attends les ordres du Sénat.
Quand Pompée eut fini de lire, le silence s’installa.
Puis Cicéron demanda :
— Combien d’hommes avons-nous perdus, en avons-nous une idée ?
— Dans les trente mille, d’après mon estimation.
Il y eut un gémissement de consternation parmi les sénateurs rassemblés. Quelqu’un fit remarquer que si tout cela était vrai, c’était la pire défaite depuis celle que l’armée romaine avait subie à Cannes face à Hannibal, cent cinquante ans plus tôt.
— Ce document, dit Pompée en agitant la dépêche de Cassius, ne doit pas sortir de cette pièce.
— Je suis d’accord, convint Cicéron. La franchise de Cassius est admirable en privé, mais il faut préparer pour le peuple une version moins alarmante, qui souligne le bravoure de nos légionnaires et de leurs officiers.
— Oui, dit Scipion, beau-père de Publius, ils sont tous morts en héros… c’est ce qu’il faudra dire. C’est en tout cas ce que je vais dire à ma fille. La malheureuse se retrouve veuve à dix-neuf ans.
— S’il te plaît, transmets-lui mes condoléances, intervint Pompée.
Hortensius prit ensuite la parole. L’ancien consul avait plus de soixante ans et s’était pratiquement retiré de la politique, mais on l’écoutait encore avec respect.
— Que va-t-il se passer maintenant ? Les Parthes n’en resteront certainement pas là. Connaissant notre faiblesse, ils vont envahir la Syrie en représailles. Nous pourrons à peine rassembler une légion pour la défendre, et nous n’avons pas de gouverneur.
— Je propose que nous laissions Cassius gouverner la province, avança Pompée. C’est un homme dur et implacable — tout à fait ce qu’exige la situation. Pour ce qui est d’une armée… il faudra qu’il en lève et en forme une nouvelle sur place.
Ahenobarbus, qui ne perdait jamais une occasion de saper la suprématie de César, fit remarquer :
— Nos meilleurs combattants sont tous en Gaule. César a dix légions, c’est énorme. Pourquoi ne pas lui ordonner d’en envoyer deux en Syrie pour colmater la brèche ?
Au nom de César, un courant d’hostilité se fit sentir dans la pièce.
— C’est lui qui a recruté ces légions, nota Pompée. Je suis d’accord qu’elles seraient plus utiles dans l’Est, mais il considère que ces hommes lui appartiennent.
— Eh bien, il a peut-être besoin qu’on lui rappelle que ces légions ne sont pas sa propriété. Elles existent pour servir la République, pas ses intérêts personnels.
C’est, me raconta par la suite Cicéron, seulement en regardant tous ces sénateurs acquiescer vigoureusement qu’il prit conscience de la véritable signification de la mort de Crassus.
— Parce que, mon cher Tiron, qu’avons-nous appris en écrivant notre République ? Divise le pouvoir en trois dans un État, et la tension est équilibrée, divise-le en deux et, tôt ou tard, l’un des côtés essaiera de dominer l’autre — c’est une loi naturelle. Aussi éhonté qu’il fût, Crassus préservait au moins l’équilibre entre Pompée et César. Mais maintenant qu’il n’est plus là, qui va s’en charger ?