Nous nous enfonçâmes donc dans le désastre. Cicéron était assez avisé pour s’en apercevoir.
— Une Constitution conçue il y a des siècles pour remplacer une monarchie et fondée sur une milice de citoyens peut-elle espérer régir un empire dont l’étendue dépasse de loin tout ce qu’ont pu rêver ses auteurs ? Ou l’existence d’armées de métier et l’afflux de richesses inconcevables détruisent-ils inexorablement notre système démocratique ?
Puis, à d’autres moments, il bannissait ces propos apocalyptiques qu’il décrétait par trop alarmistes et assurait que la République en avait vu d’autres par le passé — invasions, révolutions, guerres civiles — et s’en était toujours sortie : pourquoi en irait-il autrement cette fois-ci ?
C’est pourtant ce qui arriva.
Cette année-là, les élections furent dominées par deux hommes : Clodius visait la préture, Milon le consulat. La violence et la corruption de cette campagne dépassèrent tout ce que la cité avait jamais connu, et il fallut encore repousser le scrutin à plusieurs reprises. Il y avait à présent plus d’une année que la République n’avait pas élu de consuls légitimes. Le Sénat était donc présidé par un interrex, le plus souvent une personnalité sans intérêt, pour un mandat révisable de cinq jours ; les faisceaux des consuls furent placés symboliquement au temple de Libitina, déesse des morts. Mais tu ferais mieux encore de venir tout droit à Rome, écrivit Cicéron à Atticus. Pour y admirer cette République toute semblable à la mienne ? railla-t-il.
La situation devenait même tellement désespérée que Cicéron en fut réduit à fonder tous ses espoirs sur Milon, bien que celui-ci fût tout son contraire. Grossier, brutal, dépourvu d’éloquence ou de toute disposition pour la politique, il ne savait qu’organiser de superbes combats de gladiateurs qui enthousiasmaient les électeurs, mais le laissèrent ruiné. Pour Pompée, Milon avait fait son temps et, n’attendant plus rien de lui, il soutenait ses adversaires, Scipion Nasica et Plautius Hypsaeus. Mais Cicéron, lui, avait encore besoin de Milon. Je n’ai plus qu’une pensée, et j’y rapporte tout ce que j’ai d’activité, de zèle, d’adresse, de puissance, mon âme tout entière enfin ; c’est le consulat de Milon. Il le voyait comme le meilleur rempart contre l’événement qu’il redoutait le plus : l’élection de Clodius au consulat.
Cicéron me demanda souvent de rendre de petits services à Milon lors de cette campagne. Je parcourus ainsi nos archives et dressai des listes de nos anciens partisans afin qu’il pût les démarcher. J’organisai aussi des rencontres entre lui et des clients de Cicéron dans les divers sièges des tribus. Je lui portai même des sacs de fonds que Cicéron avait obtenus de riches donateurs.
Un jour, en début d’année, Cicéron me demanda comme un service de surveiller un moment la campagne de son protégé.
— Pour te parler franchement, je crains qu’il ne perde, me dit-il. Tu connais les élections aussi bien que moi. Observe-le avec les électeurs. Vois s’il y a quelque chose à faire pour améliorer ses chances. S’il perd et que Clodius gagne, inutile de te dire que ce sera catastrophique pour moi.
Je ne prétendrai pas que cette mission m’enchantait, mais je m’exécutai et, le dix-huit de janvier, je me rendis chez Milon, qui habitait dans la partie la plus abrupte du Palatin, derrière le temple de Saturne. Une foule impatiente était rassemblée devant sa maison, mais il n’y avait aucune trace de l’aspirant consul. Je compris alors pourquoi la candidature de Milon était en difficulté. Un homme qui se présente aux élections et pense avoir une chance de gagner travaille à toute heure du jour. Mais Milon ne parut pas avant le milieu de la matinée et, à peine arrivé, me prit à part pour se plaindre de Pompée, qui, me dit-il, avait invité Clodius à séjourner le matin même dans sa maison de campagne des monts Albain.
— L’ingratitude de cet homme est incroyable ; tu te souviens que Clodius et sa clique lui faisaient tellement peur qu’il n’osait plus mettre les pieds dehors tant que mes gladiateurs n’avaient pas dégagé la rue ? Et voilà qu’il invite ce serpent chez lui alors qu’il ne veut même plus me dire bonjour !
Je compatis — nous savions tous comment était Pompée : un grand homme, certes, mais totalement centré sur lui-même —, puis je tentai de ramener la conversation sur sa campagne. Le jour des votes approchait. Où prévoyait-il de passer ces dernières heures si précieuses ?
— Aujourd’hui, je vais à Lanuvium, m’annonça-t-il. Dans la propriété ancestrale de mon père adoptif.
J’avais peine à y croire.
— Tu quittes Rome si près du scrutin ?
— Ce n’est qu’à une vingtaine de milles. Il faut nommer un flamine pour le temple de Junon protectrice. C’est la déesse locale, ce qui signifie qu’il y aura une immense cérémonie… tu verras, il y aura des centaines d’électeurs présents.
— C’est possible, mais ce seront les électeurs qui te sont déjà tout acquis, vu la position de ta famille dans la ville, non ? Ne vaudrait-il pas mieux travailler auprès des indécis ?
Milon refusa d’en discuter plus avant. Son refus fut même si catégorique qu’avec le recul je me demande s’il n’avait pas déjà renoncé à l’espoir de remporter les élections dans les enclos de vote et décidé d’en découdre à la place. Après tout, Lanuvium se situe également dans les monts Albains, et la route qui y mène nous conduisit tout près des grilles de Pompée. Il avait dû calculer qu’il aurait une bonne chance de tomber sur Clodius en chemin, et c’était exactement le genre d’occasion qu’il cherchait pour se battre.
Lorsque nous nous mîmes en route, cet après-midi-là, il avait préparé tout un convoi de bagages et de serviteurs encadré par sa petite troupe personnelle d’esclaves et de gladiateurs armés d’épées et de javelots. Milon se trouvait en tête de son menaçant cortège, dans une voiture en compagnie de Fausta, son épouse. Il m’invita à prendre place avec eux, mais je préférai l’inconfort de monter à cheval plutôt que de partager une voiture avec ces deux-là, dont les relations orageuses étaient notoires. Nous descendîmes la Via Appia à bonne allure, écartant avec arrogance tout autre véhicule du passage — ce qui, une fois encore, me parut une bien piètre tactique électorale — et avancions depuis deux bonnes heures quand, évidemment, dans les environs de Bovillae, nous finîmes par tomber sur Clodius, qui arrivait dans l’autre sens pour regagner Rome.
Clodius allait à cheval, accompagné d’un train de peut-être trente hommes — moins bien armés que ceux de Milon et bien moins nombreux. Je me trouvais au milieu de la colonne. Il croisa mon regard en passant et me reconnut très bien comme étant le secrétaire de Cicéron. En tout cas, il me foudroya du regard.
Son escorte le suivait, et je détournai les yeux. Je ne voulais pas de problèmes. Cependant, quelques instants plus tard, un cri retentit derrière moi, puis le fracas de l’acier contre l’acier. Je me retournai et vis qu’une bagarre avait éclaté entre nos gladiateurs, qui fermaient la marche, et certains hommes de Clodius. Ce dernier s’était avancé déjà un peu plus loin sur la route. Il arrêta sa monture et lui fit faire demi-tour. C’est à ce moment-là que Birria, le gladiateur qui avait servi de garde du corps à Cicéron, lança un javelot dans sa direction. Le trait n’atteignit pas Clodius de plein fouet mais plutôt de côté, vu qu’il était en mouvement, mais la force du coup faillit le renverser de sa selle. La pointe dentelée était profondément enfoncée dans sa chair. Il la regarda avec ce qui semblait de la stupéfaction, poussa un cri et saisit la hampe à deux mains alors que sa toge blanchie virait au rouge sang.