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Ses gardes du corps éperonnèrent leurs chevaux et l’entourèrent. Notre convoi s’immobilisa. Je remarquai que nous nous trouvions à proximité d’une auberge — par une curieuse coïncidence, le même établissement où nous nous étions arrêtés pour prendre des chevaux, la nuit où Cicéron avait fui Rome. Milon sauta de voiture, l’épée à la main, et longea le bord de la route pour voir ce qui se passait. La plupart des cavaliers mettaient pied à terre. La suite de Clodius avait déjà tiré le javelot de ses côtes et l’emportait vers l’auberge. Il était suffisamment conscient pour marcher à moitié en s’appuyant sur les bras de ses compagnons. Pendant ce temps, de petits groupes s’affrontaient sur la route et dans les champs qui la bordaient — des combats âpres et vicieux, certains à cheval, d’autres à pied — en une mêlée si confuse que je ne distinguai pas tout de suite nos hommes des leurs. Peu à peu, je compris que c’étaient les nôtres qui avaient le dessus car on les dominait en nombre à trois contre un. Je vis plusieurs des hommes de Clodius lever les bras en signe de reddition ou tomber à genoux. D’autres se contentèrent de jeter les armes et s’enfuirent en courant ou en lançant leur monture au galop. Nul ne prit la peine de les pourchasser.

La bataille terminée, Milon, les poings sur les hanches, contempla le carnage, puis fit signe à Birria et à quelques autres d’aller chercher Clodius dans l’auberge.

Je descendis de cheval. N’ayant aucune idée de ce qui allait suivre, je m’approchai de Milon. Un cri retentit alors, ou plutôt un hurlement, en provenance de l’auberge, et Clodius fut sorti par quatre gladiateurs, chacun le tenant par un bras ou une jambe. Milon avait un choix à faire : laisser vivre Clodius et en subir les conséquences, ou le tuer et en finir une fois pour toutes avec lui. On allongea le blessé sur la route, à ses pieds. Milon prit alors le javelot de l’homme qui se tenait à ses côtés, en vérifia la pointe avec son pouce et la plaça au centre de la poitrine de Clodius. Alors, saisissant la hampe à deux mains, il l’enfonça de toutes ses forces. Le sang jaillit de la bouche de Clodius. Les hommes se relayèrent ensuite pour transpercer le cadavre, mais je ne pus me résoudre à regarder.

Je monte fort mal, mais je crois bien être rentré à Rome à une vitesse dont un bon cavalier aurait pu être fier. Je pressai ma monture épuisée sur la côte du Palatin et, pour la seconde fois en six mois, me retrouvai à informer Cicéron de la mort d’un de ses ennemis — le plus grand de tous.

Il ne montra aucun signe de satisfaction. Affichant une grande froideur, il se mit à réfléchir. Il tambourina des doigts sur la table puis demanda :

— Où est Milon, à présent ?

— Je crois qu’il s’est rendu à Lanuvium pour la cérémonie, comme prévu.

— Et le corps de Clodius ?

— La dernière fois que je l’ai vu, il était encore au bord de la route.

— Milon n’a pas cherché à le dissimuler ?

— Non, il a dit que ça ne servirait à rien — il y avait trop de témoins.

— C’est probablement vrai, le coin est très passant. As-tu été vu par beaucoup de gens ?

— Je ne crois pas. Clodius m’a reconnu, mais pas les autres.

Il sourit avec dureté.

— Au moins, nous n’avons plus à nous préoccuper de Clodius, commenta-t-il.

Il médita un instant avant de hocher la tête.

— C’est bien… bien qu’on ne t’ait pas vu. Je crois qu’il vaudrait mieux qu’on dise que tu as passé l’après-midi avec moi.

— Pourquoi ?

— Ce ne serait pas très malin de ma part d’être impliqué dans cette affaire, même de façon indirecte.

— Tu penses que ça pourrait te causer des problèmes ?

— Oh, j’en suis tout à fait certain ! La question est : jusqu’à quel point ?

Nous attendîmes donc tranquillement que la nouvelle de ce qui venait de se produire arrive à Rome. Dans la lumière déclinante de l’après-midi, il me fut difficile de chasser de mon esprit l’image de Clodius transpercé comme un porc. J’avais déjà assisté à la mort de quelqu’un, mais c’était la première fois qu’on tuait un homme devant moi.

Une heure environ avant la tombée de la nuit, un cri perçant de femme retentit non loin de chez nous. Il se poursuivit longtemps, pareil à un ululement surnaturel.

Cicéron alla ouvrir la porte de la terrasse et tendit l’oreille.

— Si je ne m’abuse, Dame Fulvia vient d’apprendre qu’elle est veuve, dit-il judicieusement.

Il envoya un serviteur vérifier ce qui se passait. L’homme revint en disant que le corps de Clodius était revenu à Rome dans une litière appartenant au sénateur Sextus Tedius, qui l’avait découvert au bord de la Via Appia. Le cadavre avait été porté chez Clodius et délivré à Fulvia. Dans un accès de fureur et de chagrin, celle-ci lui avait arraché ses vêtements, ne lui laissant que ses sandales, puis l’avait redressé et se trouvait à présent assise à côté de lui, en pleine rue, sous des torches allumées, et hurlant pour qu’on vienne voir ce qu’on avait fait à son mari.

— Elle veut attiser la colère des foules, commenta Cicéron.

Et il ordonna qu’on double la garde de la maison pour la nuit.

Le lendemain matin, on estima qu’il était bien trop dangereux pour Cicéron comme pour tous les sénateurs d’importance de sortir de chez eux. C’est donc depuis la terrasse que nous vîmes un immense cortège populaire mené par Fulvia porter le corps sur un brancard jusqu’au Forum et le hisser sur les rostres. Puis nous entendîmes les lieutenants de Clodius exhorter la plèbe à la fureur. À la fin des éloges les plus amers, ceux qui le pleuraient forcèrent l’entrée de la Curie et portèrent le corps de Clodius à l’intérieur. Puis ils ressortirent dans l’Argilète en traînant nos bancs, nos tables et des coffres pleins de livres en provenance des librairies voisines. Nous comprîmes avec horreur qu’ils dressaient un bûcher funéraire.

Vers midi, de la fumée s’éleva des petites fenêtres ménagées en haut des murs du palais sénatorial. Des rideaux de flammes orangées et des fragments de livres en feu tourbillonnèrent contre le ciel tandis qu’un rugissement terrifiant et ininterrompu provenait de l’intérieur, comme si l’on avait ouvert un trou dans les enfers. Une heure plus tard, le toit se fendit d’un bout à l’autre ; des milliers de tuiles et les espars des poutres embrasées s’effondrèrent sans bruit sous nos yeux ; il y eut un curieux moment de silence, puis le fracas terrible nous passa dessus tel un souffle brûlant.

Une gerbe de fumée, de poussière et de cendres plana au-dessus du centre de Rome tel un suaire pendant plusieurs jours, jusqu’à ce que la pluie la dissipe, et c’est ainsi que les derniers vestiges mortels de Publius Clodius Pulcher et de la vénérable Curie qu’il avait détestée toute sa vie disparurent ensemble de la surface de la terre.

VIII

La destruction du Sénat affecta profondément Cicéron. Il s’y rendit le lendemain, sous bonne garde et armé d’un solide bâton, et fit le tour des ruines fumantes. Les briques noircies étaient encore chaudes au toucher. Le vent mugissait à travers les trous béants, et il arrivait qu’au-dessus de nos têtes un débris se descelle et tombe sur le tapis de cendres avec un bruit mat. Ce temple se dressait là depuis six cents ans — il avait été le témoin des plus grands moments de l’existence de Rome, et de celle de Cicéron —, et il lui avait fallu moins d’un après-midi pour être anéanti.