Tout le monde, y compris Cicéron, pensait que Milon partirait en exil volontaire, ou du moins qu’il se tiendrait à l’écart de Rome. Mais c’était sous-estimer la bravade du personnage. Loin de faire profil bas, il prit la tête d’une troupe encore plus importante de gladiateurs et revint dans la ville l’après-midi même pour se barricader chez lui. Les partisans de Clodius s’empressèrent d’assiéger sa maison, mais une pluie de flèches eut tôt fait de les disperser. Ils se mirent alors en quête d’une forteresse moins imprenable sur laquelle passer leur colère, et jetèrent leur dévolu sur la demeure de l’interrex, Marcus Aemilius Lepidus.
Bien qu’il n’eût que trente-six ans et ne fût pas encore préteur, Lepidus était membre du collège des pontifes et, en l’absence de tout consul élu, cela suffisait à faire temporairement de lui le premier magistrat. Les dommages infligés à sa propriété furent assez légers — la couche nuptiale de son épouse fut brisée et ses ouvrages de toile et de broderies déchirés — mais l’attaque suscita une intense indignation mêlée de panique au Sénat.
Lepidus, ne perdant jamais de vue sa dignité, tira le maximum de l’incident ; cela marqua même le début de son ascension sociale. (Cicéron assurait que Lepidus était le politicien le plus veinard qu’il connaissait : chaque fois qu’il commettait une bourde, il recevait une pluie de récompenses — « C’est une sorte de génie de la médiocrité. ») Le jeune interrex convoqua une réunion du Sénat à l’extérieur de la ville, sur le Champ de Mars, dans le nouveau théâtre de Pompée — une grande salle à l’intérieur de l’ensemble monumental dut être consacrée spécialement pour l’occasion —, et il invita Pompée à assister à la séance.
C’était trois jours après l’incendie de la chambre du Sénat.
Pompée accepta et descendit de son palais entouré de deux cents légionnaires en ordre de bataille — un déploiement de force parfaitement légal puisque, en tant que gouverneur d’Espagne, il disposait de l’imperium militaire. On n’avait cependant rien vu de tel depuis l’époque de Sylla. Il laissa ses soldats en faction sous le portique du théâtre pendant qu’il entrait pour écouter en toute modestie ses partisans réclamer qu’il fût nommé dictateur pour six mois, le temps de prendre les mesures nécessaires afin de rétablir l’ordre : rappeler tous les réservistes militaires d’Italie, décréter un couvre-feu à Rome, suspendre les élections imminentes et mener les assassins de Clodius devant la justice.
Cicéron comprit aussitôt le danger et se leva pour parler.
— Nul n’a plus de respect que moi pour Pompée, commença-t-il, mais nous devons prendre garde de ne pas faire le jeu de nos ennemis. Prétendre que, pour préserver nos libertés, nous devons d’abord les suspendre ; que pour sauvegarder les élections, nous devons les annuler ; que pour nous garder de la dictature, nous devons désigner un dictateur — où est la logique dans tout cela ? Nous avons des élections prévues, nous avons des candidats pour lesquels voter. La campagne est terminée. La meilleure façon de montrer notre confiance en nos institutions est de les laisser fonctionner normalement et d’élire nos magistrats comme nos ancêtres nous ont appris à le faire.
Pompée opina du chef, comme s’il n’aurait pu mieux dire lui-même, et, à la fin de la séance, il vint avec force démonstrations congratuler Cicéron pour avoir si vaillamment défendu la Constitution. Mais Cicéron ne fut pas dupe. Il savait exactement ce que préparait Pompée.
Cette nuit-là, Milon vint le voir pour un conseil de guerre. Caelius Rufus, tribun, partisan de longue date et ami proche de Milon, était aussi présent. Des bruits de bagarres, des aboiements de chiens, des exclamations et des cris se faisaient parfois entendre. Un groupe d’hommes porteurs de torches enflammées traversa le Forum au pas de course. Mais la plupart des citoyens avaient trop peur pour oser sortir, et ils se barricadaient chez eux. Milon semblait penser qu’il avait les élections dans la poche. N’avait-il pas débarrassé la nation de Clodius ? Les gens honnêtes devaient lui en être reconnaissants, outre que l’incendie du Sénat et les violences de rue avaient épouvanté la majorité des électeurs.
— Je suis d’accord que, s’il y avait un scrutin demain, Milon, tu le remporterais certainement, convint Cicéron. Mais il n’y aura pas de scrutin. Pompée va y veiller.
— Comment ça ?
— Il va se servir de son état-major pour créer une atmosphère d’hystérie qui va pousser le Sénat et le peuple à se tourner vers lui et à annuler les élections.
— C’est de la frime, assura Rufus. Il n’a pas ce pouvoir.
— Oh, si, il l’a et il le sait. Tout ce qu’il a à faire, c’est de rester tranquille et d’attendre que les choses viennent toutes seules.
Milon et Rufus virent tous deux dans les craintes de Cicéron la simple nervosité d’un homme vieillissant, et ils reprirent le lendemain la campagne avec un regain d’énergie. Mais Cicéron avait raison : Rome était bien trop agitée pour que les élections s’y déroulent normalement, et Milon se précipita dans le piège de Pompée. Un matin, peu après leur réunion, Cicéron reçut une convocation urgente de la part de Pompée. Il trouva la maison du grand homme cernée de soldats, et Pompée lui-même dans une partie surélevée du jardin, avec le double de sa garde habituelle. Installé avec lui sous le portique, il y avait un homme que Pompée présenta comme étant Licinius, propriétaire d’une taverne près du Circus Maximus. Pompée ordonna à Licinius de répéter son histoire à Cicéron, et le cabaretier s’empressa de raconter qu’il avait surpris dans son établissement un groupe des gladiateurs de Milon en train de fomenter le meurtre de Pompée, et que, l’ayant surpris à écouter, ils avaient tenté de le réduire au silence d’un coup d’épée. Et pour preuve, il montra alors à Cicéron une égratignure juste sous ses côtes.
Évidemment, comme me le dit ensuite Cicéron, toute cette histoire était absurde.
— Pour commencer, a-t-on déjà entendu parler de gladiateurs aussi débiles ? Quand des types de la sorte veulent te réduire au silence, ils te réduisent au silence.
Mais peu importait. Le complot de la taverne, comme on en vint à l’appeler, gonfla le nombre des rumeurs qui circulaient déjà sur Milon — qu’il avait transformé sa maison en véritable arsenal, avec un amas de boucliers, d’épées, de harnais, de dards, de javelots ; qu’il avait par toute la ville dissimulé des provisions de torches incendiaires afin de la brûler ; qu’il avait fait transporter des armes par le Tibre à sa campagne d’Ocriculum ; que les assassins de Clodius seraient lâchés sur ses adversaires à l’élection…
Lors de la réunion du Sénat qui suivit, Marcus Bibulus en personne, ancien collègue de César au consulat et farouche ennemi de toujours, se leva pour proposer que Pompée fût par décret d’urgence nommé seul consul. Cela était déjà surprenant, mais ce que personne n’avait anticipé fut la réaction de Caton. Le silence tomba sur la chambre lorsqu’il se leva.
— Je n’aurais pas proposé moi-même la motion, dit-il. Mais considérant la situation telle qu’elle vient de nous être exposée, je propose que nous acceptions cette solution comme étant un compromis raisonnable. N’importe quel pouvoir est supérieur à l’anarchie. Un seul consul vaut mieux qu’une dictature, et Pompée gouvernera sans doute plus sagement que tout autre.
Venant de Caton, c’était presque incroyable — il avait utilisé le mot « compromis » pour la première fois de sa vie — et nul ne paraissait plus interloqué que Pompée lui-même. On raconta qu’ensuite Pompée invita Caton dans sa maison du faubourg pour le remercier personnellement et lui proposer de devenir son conseiller pour toutes les questions de l’État.