— Tu n’as aucun besoin de me remercier, répondit Caton. Rien de ce que j’ai dit ne te visait personnellement ; je ne songeais qu’à l’État. Je serai ton conseiller privé si tu m’y invites ; mais, si tu ne m’y invites pas, je donnerai mon avis publiquement.
Cicéron observa leur nouveau rapprochement avec une grande appréhension.
— Pourquoi penses-tu que des hommes comme Caton ou Bibulus aient soudain décidé de soutenir Pompée ? Tu t’imagines qu’ils croient à ce complot ridicule contre sa vie ? Tu crois qu’ils ont soudain changé d’avis à son sujet ? Pas du tout ! Ils lui donnent la pleine autorité parce qu’ils le voient comme leur meilleur espoir de contrôler les ambitions de César. Je ne doute pas que Pompée en soit conscient et qu’il pense pouvoir les manipuler. Mais il a tort. N’oublie pas que je le connais. Sa faiblesse, c’est sa vanité. Ils vont le flatter, le couvrir de pouvoirs et d’honneurs, et il ne s’apercevra même pas de ce qu’ils font jusqu’à ce qu’il soit trop tard — ils vont le pousser vers une inéluctable collision avec César. Et alors, nous aurons la guerre.
Après son passage au Sénat, Cicéron alla directement trouver Milon pour lui dire clairement qu’il devait sur-le-champ abandonner sa campagne pour le consulat.
— Si tu envoies avant la nuit un message à Pompée pour lui dire que tu retires ta candidature dans l’intérêt de l’unité nationale, tu pourras éviter des poursuites ; si tu ne le fais pas, tu es fini.
— Mais si je suis poursuivi, rétorqua Milon d’un air rusé, me défendras-tu ?
Je m’attendais à ce que Cicéron lui réplique que c’était impossible. Au lieu de ça, il poussa un soupir et se passa la main dans les cheveux.
— Écoute-moi, Milon. Écoute-moi bien. Quand j’étais au plus mal, il y a six ans, à Thessalonique, tu as été le seul à me redonner espoir. Tu peux donc être assuré que, quoi qu’il arrive, je ne te laisserai pas tomber. Mais par pitié, ne laisse pas les choses en arriver là. Écris à Pompée aujourd’hui.
Milon promit d’y réfléchir, même si, évidemment, il ne se retira pas. Il y avait peu de chance que l’ambition démesurée qui l’avait propulsé en une demi-douzaine d’années de la position de propriétaire d’une école de gladiateurs aux portes du consulat se laisse maintenant museler par la prudence et la raison. De plus, sa campagne lui avait coûté si cher (certains assuraient qu’il devait plus de soixante-dix millions de sesterces) que ses dettes le conduiraient de toute façon à l’exil ; il n’avait par conséquent rien à gagner à abandonner maintenant. Il poursuivit donc sa campagne, et Pompée s’employa impitoyablement à le détruire en ouvrant une enquête sur les événements des dix-huit et dix-neuf janvier — dont le meurtre de Clodius, l’incendie du Sénat et l’attaque contre la demeure de Lepidus — sous la présidence de Domitius Ahenobarbus. Les esclaves de Milon et de Clodius furent mis à la torture pour établir les faits avec certitude, et je craignis qu’un malheureux, poussé à bout, ne se rappelât soudain ma présence sur les lieux du crime, ce qui eût été fort embarrassant pour Cicéron. Mais il semble que j’aie la chance de bénéficier d’une personnalité que personne ne remarque — ce qui m’a peut-être permis de survivre jusqu’à aujourd’hui pour écrire ces mémoires — et je ne fus pas mentionné.
L’enquête déboucha sur le procès de Milon au début du mois d’avril, et Cicéron dut alors honorer sa promesse de le défendre. C’est la seule fois où je le vis jamais prostré par l’angoisse. Pompée avait posté des soldats dans tout le centre de la cité pour assurer l’ordre. Mais l’effet produit était tout sauf rassurant. Ils bloquaient tous les accès au Forum et gardaient les principaux édifices publics. Les commerces étaient tous fermés. Une atmosphère de tension et de peur s’abattit sur la ville. Pompée vint en personne assister au procès et prit un siège tout en haut des marches du temple de Saturne, entouré par ses troupes. Cependant, malgré ce déploiement de force, on laissa l’immense foule des partisans de Clodius intimider la cour. Ils conspuèrent Milon et Cicéron dès que venait leur tour de prendre la parole, ce qui rendit la défense presque inaudible. L’outrage et l’émotion étaient de leur côté — la brutalité du crime, le spectacle de la veuve éplorée et de ses enfants privés de père, et, peut-être par-dessus tout, ce curieux phénomène qui sanctifie rétrospectivement tout homme politique, aussi lamentable fût-il, dès que sa carrière est prématurément fauchée.
En tant qu’avocat de la défense, n’ayant droit selon les règles particulières de ce tribunal qu’à deux heures de parole, Cicéron se trouvait confronté à une tâche quasi impossible. Il ne pouvait guère prétendre, alors que Milon s’était publiquement vanté de son crime, que son client était innocent. Certains fidèles de Milon, dont Rufus, soutenaient néanmoins que Cicéron aurait dû tourner le meurtre à son avantage en le qualifiant de service rendu à l’État. Cicéron se refusa à ce raisonnement.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Que n’importe qui peut être condamné à mort sans procès et sommairement exécuté par ses ennemis, du moment que cela satisfait assez de monde ? C’est la loi de la rue, Rufus, exactement ce en quoi croyait Clodius, et je me refuse à défendre une telle option dans un tribunal romain.
La seule autre solution envisageable était de plaider la légitime défense — même s’il était difficile de la concilier avec le fait que Clodius avait été traîné hors de la taverne et achevé de sang-froid. Mais ce n’était pas impossible. J’avais déjà vu Cicéron gagner des causes plus faibles. Et il rédigea un très bon plaidoyer. Cependant, le matin où il devait le prononcer, il se réveilla sous l’empire d’une terrible angoisse. Je n’y prêtai tout d’abord pas attention. Il était souvent nerveux avant un discours important, et cela lui donnait coliques et nausées. Mais ce matin-là était différent. Il n’était pas saisi de cette appréhension qu’il appelait parfois « force froide » et qu’il avait appris à maîtriser. Cette fois, il était tout simplement pétri de peur et ne parvenait pas à se rappeler un seul mot de ce qu’il était censé dire.
Milon lui suggéra de se rendre au Forum en litière fermée et d’attendre dans un coin tranquille de recouvrer son sang-froid jusqu’à ce que ce fût à lui de parler. C’est ce qu’on essaya de faire. Cicéron avait, à sa demande, reçu de Pompée une garde personnelle pour la durée du procès, et ces gardes mirent en place un cordon de sécurité autour d’une partie du jardin du temple de Vesta, empêchant quiconque d’approcher pendant que l’orateur se reposait sous l’épais dais brodé, essayant de retenir son plaidoyer et ne sortant qu’occasionnellement pour vomir sur le sol sacré. Mais même s’il ne pouvait voir la foule, il l’entendait parfaitement scander et rugir à proximité, ce qui était presque pire. Lorsque l’adjoint du préteur vint enfin nous chercher, Cicéron avait les jambes si faibles qu’elles pouvaient à peine le soutenir.
Lorsque nous pénétrâmes dans le Forum, le vacarme devint terrifiant, et l’éclat du soleil qui se reflétait sur les armes et les armures des soldats nous aveugla.
Les clodiens huèrent Cicéron dès qu’il parut, et le huèrent plus fort encore quand il voulut parler. Sa peur était si manifeste qu’il la confessa dans sa phrase d’ouverture :
— Juges, il est honteux peut-être de trembler au moment où j’ouvre la bouche pour défendre le plus courageux des hommes ; mais, je l’avoue (et il l’attribua entièrement au caractère truqué de l’audience), cet appareil nouveau d’un tribunal extraordinaire effraie mes regards : de quelque côté qu’ils se portent, ils ne retrouvent ni l’ancien usage du Forum, ni la forme accoutumée de nos jugements.