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Malheureusement, se plaindre des règles d’un concours est toujours le signe que l’on va perdre, et même si Cicéron remporta quelques points — « Imaginez, citoyens, qu’il soit en mon pouvoir de faire absoudre Milon, sous la condition que Clodius revivra : Eh quoi ! vous pâlissez ! Pourquoi ces regards terrifiés ? » —, le discours ne vaut que s’il est bien prononcé. Milon fut déclaré coupable par trente-huit voix contre treize et il fut condamné à l’exil à vie. Ses biens furent rapidement vendus à l’encan aux prix les plus bas pour régler ses dettes, et Cicéron s’arrangea avec Philotimus, l’homme d’affaires de Terentia, pour en acheter une partie anonymement dans l’intention de pouvoir la revendre par la suite et d’en verser le bénéfice à Fausta, la femme de Milon, qui avait déclaré son intention de ne pas accompagner son époux dans l’exil. Un ou deux jours plus tard, Milon partit avec une bonne humeur remarquable pour Massilia, au sud de la Gaule. Son départ n’était pas sans évoquer l’esprit d’un gladiateur qui savait qu’il finirait par perdre un jour et remerciait simplement le ciel d’avoir vécu jusque-là. Cicéron essaya de faire amende honorable en publiant le discours qu’il aurait tenu si la peur n’avait pas eu raison de lui. Il en envoya un exemplaire à Milon, qui lui répondit quelques mois plus tard de façon charmante qu’il était heureux que Cicéron n’ait pu le prononcer : Si tu avais parlé ainsi, je ne mangerais pas de si bon poisson à Massilia !

Peu après le départ de Milon, Pompée invita Cicéron à dîner pour lui prouver qu’il n’y avait pas de rancune entre eux. Cicéron s’y rendit à reculons et rentra en titubant, tellement stupéfait qu’il vint me réveiller pour me raconter que, à la table du dîner, il y avait la veuve de Publius Crassus, la très jeune Cornelia… et que Pompée venait de l’épouser !

— Eh bien, naturellement, je l’ai félicité, dit Cicéron — c’est une jeune femme belle et accomplie, bien qu’elle soit en âge d’être sa petite-fille —, et je lui ai demandé, histoire de causer, ce que César en avait pensé. Il m’a regardé avec le plus grand mépris et m’a répondu qu’il n’en avait même pas parlé à César. En quoi cela concernait-il César ? Il a cinquante-trois ans et il peut bien épouser qui il veut !

« Je lui ai objecté le plus doucement que j’ai pu que César pourrait voir les choses différemment — il avait tout de même cherché une alliance maritale et s’était fait éconduire, outre que le père de la mariée n’est pas exactement un ami déclaré. À cela, Pompée m’a répondu : « Oh, ne t’en fais pas pour Scipion, il est tout à fait amical. Je viens d’en faire mon collègue au consulat pour la fin de mon mandat ! » Tu crois qu’il est fou ? César va penser que Rome a été prise d’assaut par le parti aristocratique et que Pompée est à leur tête.

Cicéron gémit et ferma les yeux. Je le soupçonnai d’avoir bu plus que de raison.

— Je t’avais dit que ça arriverait. Je suis Cassandre : condamné à voir l’avenir, et voué à n’être jamais cru.

Cassandre ou pas, il y avait une conséquence au consulat spécial de Pompée que Cicéron n’avait pas prévue. Pour l’aider à mettre fin à la corruption électorale, Pompée avait décidé de réformer les lois relatives aux quatorze gouvernements des provinces. Jusque-là, consuls et préteurs avaient toujours quitté Rome dès l’expiration de leur mandat pour aller s’occuper des provinces qui leur avaient été accordées : et du fait des sommes considérables engendrées par ces gouvernements, les candidats avaient pris l’habitude de financer leur campagne en empruntant de l’argent en fonction des rentrées attendues. Or, avec une hypocrisie incroyable si l’on considérait la façon dont il avait lui-même abusé du système, Pompée décida d’y mettre bon ordre. Dorénavant, sa loi contre la brigue exigeait un délai de cinq ans entre la magistrature à Rome et la fonction de gouverneur. Dans l’intervalle des cinq premières années de vacance, pour remplir ces postes, il fut décrété que tout sénateur de rang prétorien qui n’avait jamais exercé de gouvernement se verrait attribuer une province par tirage au sort.

Cicéron prit conscience avec horreur qu’il risquait de devoir faire ce qu’il s’était toujours juré d’éviter : moisir dans un coin éloigné de l’empire pour administrer la justice auprès des autochtones. Il alla voir Pompée pour le supplier d’être exempté. Il assura que sa santé était mauvaise. Il vieillissait. Il suggéra même que les mois qu’il avait passés en exil fussent comptés comme service à l’étranger.

Pompée ne voulut pas en entendre parler. Il parut même prendre un malin plaisir à énumérer tous les gouvernements possibles qui pourraient échoir à Cicéron, chacun présentant ses propres inconvénients : distance extrême de Rome, tribus rebelles, coutumes barbares, climats hostiles, bêtes sauvages agressives, routes impraticables, maladies locales incurables et ainsi de suite. Le tirage au sort qui devait régler la distribution eut lieu lors d’une séance extraordinaire du Sénat présidée par Pompée. Cicéron prit une tablette dans l’urne et la remit à Pompée, qui annonça le résultat avec un sourire :

— Marcus Tullius a tiré la Cilicie.

La Cilicie ! Cicéron eut du mal à dissimuler sa consternation. Cette terre primitive et montagneuse, berceau de pirates à l’extrémité orientale de la Méditerranée — et dont l’administration comprenait l’île de Chypre — était à peu près aussi loin de Rome qu’on pouvait aller. Elle partageait aussi une frontière avec la Syrie, et se trouvait donc à portée de l’armée parthe dans le cas où Cassius n’arriverait pas à la contenir. Et pour mettre le comble à son malheur, le gouverneur qui le précédait était le frère de Clodius, Appius Claudius Pulcher, à qui l’on pouvait faire confiance pour rendre la vie de son successeur aussi difficile que possible.

Je savais qu’il voudrait que je l’accompagne, et je cherchai désespérément des excuses pour ne pas le suivre. Il venait de terminer De la République. Je lui assurai qu’à mon avis je lui serais plus utile à Rome pour en surveiller la publication.

— Balivernes, répliqua-t-il. Atticus se chargera de le faire copier et distribuer.

— Il y a aussi ma santé, insistai-je. Je ne me suis jamais vraiment remis de mon accès de fièvre d’Arpinum.

— Dans ce cas, un voyage en mer te fera du bien.

Et cela se poursuivit ainsi quelque temps, Cicéron avançant une réponse à chacune de mes objections. Il finit par paraître vexé. Mais cette expédition ne me disait rien qui vaille. Il avait beau jurer que cela ne durerait qu’un an, je sentais que cela serait bien plus long. Rome me paraissait étrangement précaire. Peut-être cette impression venait-elle du fait que je passais tous les jours devant la Curie carbonisée. Ou peut-être était-ce parce que je savais que la fissure s’élargissait entre Pompée et César. Mais quelle qu’en fût la raison, j’éprouvais la peur superstitieuse que, si je partais, je ne pourrais jamais revenir et que, même si je revenais, ce ne serait plus la même ville.

Cicéron se résolut à me dire :

— Écoute, je ne peux pas te forcer à venir, tu es un homme libre, maintenant. Mais je crois que tu me dois ce dernier service, et je vais te proposer un marché. Quand nous rentrerons, je te donnerai de quoi t’acheter cette ferme que tu as toujours voulue, et je n’insisterai plus pour que tu fasses quoi que ce soit pour moi. Le reste de ta vie t’appartiendra.