Je pouvais difficilement refuser une telle offre, aussi m’efforçai-je de mettre mes mauvais pressentiments de côté et l’assistai-je dans l’élaboration de son administration.
En tant que gouverneur de Cilicie, Cicéron aurait à commander une armée romaine d’environ quatorze mille hommes. Et le risque était très élevé d’avoir à mener une guerre. Il décida donc de nommer deux légats ayant une expérience militaire. L’un d’eux était son vieux camarade Caius Pomptinus, le préteur qui l’avait aidé à arrêter les conjurés de Catilina. Pour le second, il s’adressa à son frère, Quintus, qui avait exprimé clairement son désir de quitter la Gaule. Les premiers temps de son service sous les ordres de César s’étaient très bien passés. Il avait participé à l’invasion de la Bretagne et, à son retour, César l’avait mis à la tête d’une légion dont le camp d’hivernage fut peu après attaqué par une armée de Gaulois très supérieure en nombre. Les combats furent âpres, et les neuf dixièmes des Romains furent blessés. Mais Quintus, quoique malade et épuisé, avait gardé la tête froide et permis à sa légion de résister au siège assez longtemps pour que César pût venir les dégager. César avait par la suite fait son éloge particulier dans ses Commentaires.
L’été suivant, César le mit à la tête de la Quatorzième Légion, récemment levée en Italie. Cette fois, cependant, il avait désobéi aux ordres de César, et au lieu de garder tous ses hommes au camp, il avait envoyé des cohortes peu endurcies chercher de la nourriture. C’est à ce moment qu’avaient surgi des troupes de cavaliers germains. Surpris à découvert, nos hommes s’étaient laissés gagner par la confusion, et la moitié d’entre eux avaient été massacrés en essayant de fuir. La bonne opinion que César avait de moi est détruite, écrivit tristement Quintus à son frère. Il me traite par-devant avec civilité, mais je décèle une certaine froideur, et je sais qu’il confère avec mes officiers dans mon dos ; bref, je crains de ne jamais pouvoir regagner sa confiance. Cicéron écrivit à César pour lui demander si son frère pourrait être autorisé à le rejoindre en Cilicie, et César accepta aussitôt. Deux mois plus tard, Quintus était de retour à Rome.
Pour autant que je le sache, Cicéron n’adressa pas un mot de reproche à son frère. Quelque chose cependant semblait altéré dans leurs relations. Sans doute Quintus supportait-il mal une impression d’échec. Il avait espéré trouver la renommée, la fortune et l’indépendance en Gaule. Il en était revenu sans honneur, sans fortune et plus dépendant que jamais de son célèbre parent. Son mariage restait malheureux. Il buvait toujours plus que de raison, et son fils unique, le jeune Quintus, qui avait à présent quinze ans, présentait tous les charmes liés à cet âge : maussade, renfermé, insolent et fourbe. Cicéron estimait que le garçon avait besoin de l’attention de son père et suggéra qu’il nous accompagne en Cilicie avec son propre fils, Marcus. Si j’espérais déjà peu de ce voyage, j’en attendis encore bien moins.
Nous quittâmes Rome au début des vacances sénatoriales avec un train considérable. Cicéron avait reçu l’imperium et devait donc voyager avec six licteurs et une grande suite d’esclaves qui portaient nos bagages. Terentia accompagna son mari une partie du chemin pour lui faire ses adieux, et Tullia, qui venait de divorcer de Crassipes, fut de la partie. Elle était plus proche de son père que jamais, et lui lisait des poèmes en chemin. En aparté, il me confiait ses inquiétudes pour l’avenir de sa fille : vingt-cinq ans, pas d’enfant, pas de mari… Nous nous arrêtâmes à Tusculum pour saluer Atticus, et Cicéron lui demanda comme une faveur de veiller sur Tullia et de lui chercher un nouvel époux pendant qu’il serait absent.
— Mais bien sûr, répondit Atticus, et tu pourrais me rendre un petit service en échange ? Tu peux essayer de convaincre Quintus d’être un peu plus gentil avec ma sœur ? Je sais que Pomponia n’a pas un caractère facile, mais depuis qu’il est rentré de Gaule, il est perpétuellement de mauvaise humeur, et leurs disputes constantes perturbent leur fils.
Cicéron était d’accord, et lorsque nous retrouvâmes Quintus et sa famille à Arpinum, il prit son frère à part et lui répéta les propos d’Atticus. Quintus promit de faire de son mieux. Mais Pomponia se montra malheureusement tout à fait impossible. Le couple ne tarda pas à se murer dans un silence mutuel, sans parler de ne plus partager le lit nuptial, et ils se quittèrent très froidement.
Les relations entre Cicéron et Terentia étaient plus civiles, si l’on exceptait la zone délicate qui avait toujours été source d’antagonisme entre les deux époux : les questions d’argent. Contrairement à son mari, Terentia était heureuse qu’il ait été nommé gouverneur, y voyant une formidable occasion de s’enrichir. Elle avait même amené son intendant, Philotimus, dans le Sud afin qu’il prodigue à Cicéron ses conseils pour rapporter un maximum de bénéfices. Cicéron ne cessa de repousser l’entretien, et Terentia ne cessa de l’enjoindre à l’avoir jusqu’au moment où, au dernier jour qu’ils passaient ensemble, il s’emporta :
— Cette obsession que tu as de trouver de l’argent est des plus inconvenantes.
— Cette obsession que tu as de le dépenser ne me donne guère le choix !
Cicéron attendit un instant pour maîtriser son irritation, puis essaya d’expliquer les choses calmement :
— Tu n’as pas l’air de comprendre : un homme dans ma position ne peut pas se permettre la moindre irrégularité. Mes ennemis sauteraient sur le premier prétexte pour m’accuser de corruption et me poursuivre en justice.
— Tu comptes donc être le seul gouverneur de province de l’histoire à ne pas rentrer plus riche qu’à ton départ ?
— Ma très chère femme, si tu lisais un mot de ce que j’écris, tu saurais que je suis sur le point de publier un traité sur les lois. Comment pourrais-je avoir la moindre crédibilité si je me fais une réputation de voleur pendant mon gouvernement ?
— Les livres ! s’exclama Terentia avec mépris. Comment veux-tu gagner de l’argent avec des livres ?
Ils se raccommodèrent suffisamment pour dîner ensemble ce soir-là, et, pour lui faire plaisir, Cicéron accepta de trouver un moment dans l’année à venir pour écouter les propositions de Philotimus — mais à la condition qu’on ne lui propose que des affaires légales.
La famille se sépara le lendemain matin dans les larmes et les embrassades — Cicéron et Marcus, à présent âgé de quatorze ans, chevauchant côte à côte sous les yeux de Terentia et de Tullia qui leur adressaient de grands signes d’adieu depuis les grilles de la ferme familiale. Je me souviens que juste avant que les méandres de la route ne nous emportent hors de vue, je me suis retourné une dernière fois. Terentia était rentrée, mais Tullia nous regardait encore, frêle silhouette écrasée par la majesté des montagnes.
Nous devions embarquer à Brindes pour la première étape de notre voyage vers la Cilicie, et c’est en chemin, à Venouse, que Cicéron reçut une invitation de Pompée. Le grand homme prenait le soleil d’hiver dans sa villa de Tarente et suggérait à Cicéron de venir y passer deux jours afin de « discuter de la situation politique ». Tarente n’étant qu’à quarante milles de Brindes, comme notre route nous menait pratiquement à sa porte, et que Pompée n’était pas homme à qui il était facile de dire non, Cicéron ne pouvait guère décliner l’invitation.
Cette fois encore, nous trouvâmes Pompée en pleine félicité domestique avec sa jeune épouse : ils donnaient presque l’impression de jouer au couple marié. La maison était étonnamment modeste : en tant que gouverneur d’Espagne, Pompée n’avait qu’une cinquantaine de légionnaires pour le protéger, et ils étaient cantonnés dans les propriétés alentour. Il n’avait plus d’autre pouvoir exécutif car il avait cédé la place à ses successeurs au consulat, et sa sagesse était louée partout. En fait, je dirais même qu’il était au faîte de sa popularité. Des foules se pressaient devant chez lui dans l’espoir de l’entrevoir. Une ou deux fois par jour, il s’avançait avec bonne humeur pour serrer des mains et tapoter la tête de quelques enfants. Il avait pris du poids, manquait de souffle et présentait un teint rougeaud des plus malsains. Cornelia s’affairait autour de lui comme une petite maman, cherchant à restreindre son appétit pendant les repas et l’encourageant à se promener sur le front de mer, sous la surveillance discrète de sa garde. Il était oisif, somnolent et entièrement sous le charme de son épouse. Cicéron lui offrit un exemplaire de La République. Pompée le remercia avec effusion, mais le posa aussitôt de côté, et je ne le vis jamais en lire une ligne.