Chaque fois que je repense à ces trois jours, cet interlude me fait l’effet d’une clairière inondée de soleil au milieu d’une immense forêt de plus en plus sombre. En observant ces deux hommes d’État vieillissant lancer un ballon à Marcus ou faire des ricochets sur les flots, la toge remontée sur la taille, il paraissait impossible de croire à l’imminence d’une catastrophe — ou, si elle se produisait, à l’importance de ses répercussions. Il émanait de Pompée une confiance absolue.
Je n’assistai pas à tous les entretiens entre Pompée et Cicéron, même si ce dernier m’en relata en gros la teneur ensuite. De fait, la situation politique se résumait à ceci : César avait achevé sa conquête des Gaules ; le chef gaulois Vercingétorix s’était rendu et était en prison ; l’armée ennemie était anéantie (la dernière bataille avait été la conquête de la forteresse élevée d’Uxellodunum, tenue par une garnison de deux mille soldats gaulois à qui l’on avait, sur ordre de César et à en croire ses Commentaires, coupé les mains avant de les renvoyer chez eux pour qu’on sût mieux comment il punissait les rebelles — il n’y avait plus eu de problèmes depuis).
Cela dit, la question qui se posait à présent était de savoir quoi faire de César. Lui-même aurait voulu qu’on le laissât se présenter pour un second consulat in abstentia afin de pouvoir rentrer à Rome avec l’impunité légale pour tous les crimes et méfaits dont il s’était rendu coupable lors du premier ; en dernier recours, il aurait voulu que son commandement fût prolongé afin de pouvoir rester le souverain de la Gaule. Ses opposants, Caton en tête, estimaient qu’il devait rentrer à Rome et se soumettre aux électeurs comme n’importe quel autre citoyen ; et qu’en cas d’échec il devrait renoncer à son armée, puisqu’il n’était pas tolérable qu’un homme pût être à la tête de ce qui se montait maintenant à onze légions postées à la frontière italienne et donner des ordres au Sénat.
— Et qu’en pense Pompée ? demandai-je.
— Ce qu’en pense Pompée varie selon l’heure de la journée. Le matin, il trouve tout à fait légitime que, au regard de ses exploits, son grand ami César soit autorisé à se présenter au consulat sans revenir à Rome. Après déjeuner, il soupire et se demande pourquoi César ne rentrerait pas simplement à Rome pour faire campagne en personne, comme n’importe quel citoyen. Après tout, c’était ce qu’il avait fait, lui, quand il était dans la position de César, et il ne voit pas ce que cela aurait d’indigne ? Et le soir, quand — malgré tous les efforts de la bonne Cornelia — le vin lui monte à la tête, il se met à vociférer : « Qu’il aille se faire voir ! J’en ai marre d’entendre parler de ce putain de César ! Qu’il essaie de mettre ne serait-ce qu’un orteil en Italie avec ses putains de légions, et il verra de quel bois je me chauffe ! Je taperai du pied, et une centaine de milliers d’hommes se lèveront à mon commandement pour venir défendre le Sénat ! »
— Et d’après toi, que va-t-il se passer ?
— Je suppose que si j’étais présent, je pourrais probablement le convaincre de faire ce qu’il faut pour éviter la guerre civile, ce qui serait la pire des calamités. Ma crainte, ajouta-t-il, c’est qu’au moment où des décisions vitales devront être prises, je serai à mille milles de Rome.
IX
Je ne me propose pas de décrire en détail le gouvernement de Cicéron en Cilicie. Je suis certain que l’histoire le jugera de bien peu d’importance au regard de la situation. Cicéron lui-même le considérait comme mineur, même à l’époque.
Nous arrivâmes à Athènes au printemps et séjournâmes dix jours chez Aristus, le plus célèbre professeur de l’Académie, qui était à l’époque le plus grand défenseur vivant de la philosophie d’Épicure. Comme Atticus, lui aussi épicurien convaincu, Aristus avait une conception pratique et matérielle de ce qui constitue une vie heureuse : un régime sain, un exercice modéré, un environnement agréable, une compagnie sympathique et le soin d’éviter toute situation de tension. Cicéron, qui avait pour dieu Platon et dont la vie n’était que tension, s’opposait à cette conception. Pour lui, l’épicurisme se résumait à une sorte d’antiphilosophie.
— Tu prétends que le bonheur consiste dans une bonne constitution du corps. Mais nul ne peut avoir la certitude de se porter toujours bien. Lorsqu’un homme souffre, dirons-nous, d’un mal très douloureux, ou si on le torture, il ne peut donc, suivant ta philosophie, être heureux.
— Peut-être ne peut-il accéder au bonheur suprême, concéda Aristus, mais il peut encore connaître une certaine forme de félicité.
— Non, non, il ne peut pas être heureux du tout, insista Cicéron, parce que son bonheur repose entièrement sur des critères physiques. Alors que la promesse la plus féconde et magnifique de toute l’histoire de la philosophie se concentre dans cette simple maxime : Seul est bien ce qui est honorable. On peut donc en déduire que la vertu suffit au bonheur. Il s’ensuit alors une troisième maxime : La vertu est le seul bien qui existe.
— Ah, mais si je te torture, objecta Aristus avec un rire entendu, tu seras tout aussi malheureux que moi.
Cicéron, lui, restait très sérieux :
— Non, non, parce que si je reste vertueux — et je ne prétends pas que ce soit facile, ni d’ailleurs que je sois parvenu à l’être —, alors je resterai heureux, quelle que soit ma souffrance. Quand mon bourreau s’arrêterait, épuisé, il y aura toujours quelque chose au-delà du physique qu’il ne pourra atteindre.
Naturellement, je simplifie ici ce qui fut une discussion longue et complexe qui s’étendit sur plusieurs jours tandis que nous faisions le tour d’Athènes et de ses monuments. Mais c’en est à peu près la substance, et c’est là que Cicéron conçut l’idée d’écrire un ouvrage de philosophie qui ne serait pas un recueil d’abstractions ampoulées mais plutôt un guide pratique pour parvenir à la vie vertueuse.
D’Athènes, nous longeâmes la côte par bateau puis traversâmes la mer Égée en sautant d’île en île à bord d’une flotte d’une douzaine de vaisseaux. Les bateaux de Rhodes étaient plats, pesants et fort lents. Ils tanguaient et roulaient à la moindre vaguelette, laissant passer tous les éléments. Je me souviens combien je grelottais sous les pluies torrentielles qui s’abattirent sur nous au large de Délos, ce triste rocher où l’on vend, dit-on, jusqu’à dix mille esclaves en une seule journée. Partout, des foules immenses venaient accueillir Cicéron ; parmi les Romains, seuls Pompée et César, et peut-être Caton, peuvent avoir joui d’une telle renommée dans le monde. À Éphèse, notre expédition fourmillante de légats, questeurs, licteurs et tribuns militaires, flanquée d’esclaves et de bagages, fut transférée dans un convoi de chars à bœufs et de mulets de bât, et l’on se mit en route sur des chemins de montagne poussiéreux pour nous enfoncer en Asie Mineure.