Nous avions quitté l’Italie depuis cinquante-deux jours lorsque nous atteignîmes enfin Laodicée, première ville de la province de Cilicie, où Cicéron fut aussitôt sollicité pour donner des audiences. La pauvreté et l’épuisement du peuple, les files interminables de quémandeurs dans la basilique obscure et le forum de pierre blanche aveuglante, les concerts de plaintes et de récriminations concernant les collecteurs d’impôts et de droits de douanes, les pots-de-vin, les mouches, la chaleur, la dysenterie, la puanteur entêtante et omniprésente des crottes de chèvres et de moutons, le vin âpre et la nourriture huileuse et épicée, l’exiguïté de la ville, et l’absence de quoi que ce fût de beau à regarder, ou de subtil à écouter, ou de raffiné à déguster… Oh, combien il pesait à Cicéron de se trouver cloué en un tel endroit quand le destin du monde se décidait en Italie sans lui ! J’avais à peine sorti mon encre et mon style qu’il me dictait déjà des lettres pour toutes les personnes qu’il connaissait à Rome, les suppliant de s’assurer que son gouvernement n’excéderait pas un an.
Nous n’étions pas là depuis longtemps quand une dépêche de Cassius arriva pour l’informer que le fils du roi des Parthes avait envahi la Syrie à la tête d’une armée si considérable que les légions romaines avaient été contraintes de se replier dans la cité fortifiée d’Antioche. Cela signifiait que Cicéron devait rejoindre immédiatement son armée, au pied des Taurus, chaîne de montagnes qui forme une immense barrière naturelle entre la Silicie et la Syrie. Quintus était très excité et, pendant un mois, la probabilité que Cicéron pût devoir commander la défense du flanc oriental de l’empire parut bien réelle. Mais un nouveau rapport nous parvint alors de Cassius : les Parthes avaient battu en retraite devant les murailles imprenables d’Antioche ; il les avait poursuivis et défaits : le fils du roi était mort, et la menace n’en était plus une.
Je ne sais pas exactement si Cicéron était soulagé ou déçu. Il réussit cependant à avoir son fait d’armes : certaines tribus locales avaient profité de l’attaque des Parthes pour se soulever contre l’occupation romaine. Les forces rebelles s’étaient retranchées dans la ville fortifiée de Pindenissum, que Cicéron assiégea.
Nous séjournâmes dans un camp militaire, en pleine montagne, pendant deux mois, et Quintus se montrait heureux comme un gamin à construire des parapets et des tours, à ouvrir des tranchées et monter l’artillerie. Je trouvai tout cela détestable et il en fut, je crois, de même pour Cicéron, car les rebelles n’eurent pas une chance. Jour après jour, on lança sur la ville des flèches et des projectiles enflammés jusqu’à ce que les assiégés se rendent et que nos légionnaires fondent sur la ville pour la mettre à sac. Quintus fit exécuter tous les chefs. Les hommes survivants furent mis aux chaînes et conduits vers la côte afin d’être embarqués pour Délos, où ils seraient vendus comme esclaves. Cicéron les regarda partir, la mine sombre.
— J’imagine que si j’étais un grand militaire comme César, je leur ferais couper les mains. N’est-ce pas ainsi que l’on pacifie ces gens ? Mais je ne peux pas dire que je tire grande satisfaction à utiliser toutes les ressources de la civilisation pour réduire en cendres quelques huttes barbares.
Ses soldats le saluèrent tout de même du titre d’imperator sur le champ de bataille, et il me fit ensuite écrire six cents lettres — à savoir une pour chaque membre du Sénat —, réclamant qu’on lui décerne un triomphe ; dans les conditions précaires du camp militaire où je devais travailler, cela me demanda un effort considérable et j’en sortis dans un état de total épuisement.
Cicéron laissa pour l’hiver Quintus à la tête de son armée et retourna à Laodicée. Il se sentait quelque peu ébranlé par le plaisir que son frère avait pris à écraser la rébellion et aussi par son attitude envers ses subalternes (il parla d’accès de colère, de mots outrageants, de boutades dans une lettre à Atticus) ; et son neveu n’était pas sans le décevoir — un véritable enfant ! et si sûr de lui-même. Le jeune Quintus se plaisait à faire savoir qui il était — son nom y suffisait — et il prenait les autochtones de haut. En l’absence de son père, Cicéron s’efforça cependant de faire son devoir d’oncle attentionné et, au printemps, le jour des Liberalia, il lui fit prendre la toge virile, l’aidant en personne à la revêtir et à raser son semblant de barbe.
Son propre fils, Marcus, le préoccupait d’une autre façon. Le garçon était affable mais assez paresseux et, s’il aimait le sport, se montrait assez lent à comprendre le travail scolaire. Plutôt que d’étudier le grec et le latin, il préférait s’entraîner à l’épée et au tir du javelot avec les officiers.
— Je l’aime tendrement, me dit un jour Cicéron, et il a un cœur excellent, mais je me demande parfois d’où il peut bien venir — je ne décèle rien de moi en lui.
Ses soucis domestiques ne s’arrêtaient pas là. Il avait laissé Terentia et Tullia choisir pour la jeune femme un nouveau mari, tout en indiquant que sa préférence allait à un jeune aristocrate digne, valeureux et respectable comme Tiberus Néron ou le fils de son vieil ami Servius Sulpicius. Mais les femmes jetèrent leur dévolu sur Publius Cornelius Dolabella, que Cicéron voyait d’un très mauvais œil. Débauché notoire âgé de dix-neuf ans seulement — soit sept ans de moins que Tullia —, il avait néanmoins déjà été marié, à une femme nettement plus âgée.
Lorsque la lettre annonçant leur choix lui parvint, il était trop tard pour que Cicéron pût s’opposer au mariage, celui-ci étant fixé avant que sa réponse eût la moindre chance de parvenir à Rome — détail que les femmes ne devaient pas ignorer.
— Que pouvons-nous y faire ? me dit-il avec un soupir. C’est la vie, laissons les dieux bénir ce qui est fait. Je comprends pourquoi Tullia y tient tant, c’est un beau garçon, et charmeur avec ça, et si quelqu’un mérite de pouvoir profiter un peu de la vie, c’est bien elle. Mais Terentia ! À quoi pense-t-elle ? On dirait qu’elle est subjuguée, elle aussi. J’ai l’impression de ne plus la comprendre.
J’arrive ici à l’un des principaux sujets d’inquiétude de Cicéron touchant à sa vie personnelle : de toute évidence, quelque chose clochait avec Terentia. Il avait reçu peu de temps auparavant une lettre pleine de reproches de Milon en exil demandant ce qu’il était advenu de ses biens, que Cicéron avait acquis aux enchères à très bas prix. Son épouse, Fausta, n’avait jamais touché un sou. En fait, l’agent qui avait agi pour le compte de Cicéron — l’homme d’affaires de Terentia, Philotimus — espérait encore le convaincre de suivre une manœuvre plutôt douteuse pour faire du profit, et il devait venir le voir à Laodicée.
Cicéron le reçut en ma présence et lui déclara sans ambages qu’il était hors de question que lui ou aucun membre de son personnel ou de sa famille participent à quelque affaire trouble que ce fût.
— Tu peux donc garder tes propositions pour toi, et plutôt m’expliquer ce que sont devenus les actifs de la faillite de Milon. Tu te souviens que la vente en a été arrangée afin que tu acquières le tout pour presque rien, et que tu devais ensuite revendre l’ensemble avec un profit que tu étais censé remettre à Fausta.