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Plus replet que jamais et suant déjà à grosses gouttes dans la chaleur estivale, Philotimus s’empourpra davantage encore et se mit à bredouiller qu’il ne se rappelait pas précisément les détails : l’affaire datait de plus d’un an ; il faudrait qu’il consulte ses comptes, et ils étaient à Rome. Cicéron eut un mouvement d’impatience.

— Allons, allons, tu t’en souviens sûrement. Ce n’est pas si vieux que ça. Et l’on parle de milliers de sesterces. Que sont-ils devenus ?

Mais Philotimus se contentait de répéter sans cesse la même chose : il s’excusait platement, mais il n’arrivait pas à se souvenir ; il lui faudrait vérifier.

— Je commence à croire que tu as détourné l’argent à ton profit.

Philotimus nia catégoriquement. Soudain, Cicéron demanda :

— Ma femme est-elle au courant ?

À l’évocation de Terentia, Philotimus changea radicalement d’attitude. Il interrompit ses simagrées et sombra dans le mutisme. Cicéron eut beau le presser tant qu’il voulut, l’intendant refusa de prononcer un mot de plus. Cicéron finit par lui dire de disparaître de sa vue. Dès que l’homme fut sorti, il s’emporta :

— Non, mais tu as vu cette impertinence ? Si ce n’est pas défendre l’honneur d’une dame… on aurait dit qu’il me jugeait indigne de prononcer le nom de ma propre femme !

Je lui accordai que c’était incroyable.

— Incroyable — c’est une façon de présenter les choses. Ils ont toujours été très proches, mais depuis que je suis parti en exil…

Il secoua la tête et n’acheva pas sa phrase. Je n’ajoutai rien. Il m’aurait paru déplacé de faire un commentaire. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas si ses soupçons étaient fondés. Tout ce que je peux dire, c’est que cette histoire l’affecta profondément et qu’il écrivit aussitôt à Atticus pour lui demander d’enquêter discrètement : Je n’ose exprimer toute ma crainte.

Un mois avant la fin officielle de son mandat de gouverneur, Cicéron, escorté de ses licteurs, reprit le chemin de Rome avec les deux garçons et moi, en laissant la province aux mains de son questeur.

Il savait qu’on pourrait lui reprocher d’avoir quitté son poste prématurément et d’avoir abandonné la Cilicie à un sénateur encore dans sa première année, mais il avait estimé que, avec la fin imminente du gouvernement de César en Gaule, la plupart auraient d’autres chats à fouetter. Nous passâmes par Rhodes, qu’il tenait à montrer à Marcus et à Quintus. Il voulait aussi aller se recueillir sur la tombe d’Apollonius Molon, le grand maître d’éloquence dont les leçons prises près de trente ans plus tôt lui avaient permis d’embrasser la carrière politique. Elle était située sur un promontoire surplombant de détroit de Karpathos. Une simple pierre de marbre blanc portait le nom de l’orateur et, gravé en grec, l’un de ses préceptes favoris : Rien ne sèche plus vite qu’une larme.

Malheureusement, ce détour par Rhodes ralentit considérablement notre retour. Jour après jour, les vents étésiens venus du nord soufflèrent particulièrement fort cet été-là, et ils forcèrent au port nos bateaux plats de Rhodes trois semaines durant. Pendant cet intervalle, la situation politique de Rome se détériora brusquement et, le temps que nous arrivions à Éphèse, un plein sac de nouvelles alarmantes attendait Cicéron. Plus on approche de la lutte inévitable, écrivait Rufus, plus on est frappé de la grandeur du péril. Voici le terrain où vont se heurter les deux puissants du jour. Pompée est décidé à ne pas souffrir que César soit consul avant d’avoir remis son armée et ses provinces. Et César se persuade qu’il n’y a pour lui de salut qu’en gardant son armée. Ainsi ces grandes tendresses et cette alliance tant redoutée aboutiront, non pas à une animosité occulte, mais à une guerre ouverte !

À Athènes, une semaine plus tard, Cicéron trouva d’autres lettres, y compris une de Pompée et une de César, chacun se plaignant de l’autre et en appelant à sa loyauté. Pour ce qui me concerne, écrivait Pompée, il peut bien être consul ou garder ses légions, mais je suis bien certain qu’il ne peut faire les deux. Je ne doute pas que tu soutiennes ma politique et seras résolument à mes côtés et à ceux du Sénat comme tu l’as toujours fait. Et de César : Je crains que la noble nature de Pompée ne l’ait aveuglé sur les véritables intentions des individus qui cherchent depuis toujours à me nuire : je me fie à toi, mon cher Cicéron, pour lui dire que je ne peux, que je ne dois pas, et que je ne resterai pas sans défense.

Ces deux messages plongèrent Cicéron dans un état de grande inquiétude. Assis dans la bibliothèque d’Aristus, les deux lettres posées devant lui sur la table, il les contemplait alternativement. Je vois fondre sur nous la guerre civile, mais une guerre comme il n’y en eut jamais, écrivit-il à Atticus. Les voici maintenant, tu le dis, et je ne le vois que trop, prêts à se ruer l’un contre l’autre. Tous deux comptent sur moi. Que faire ? Mais on saura bien trouver le moyen de venir m’arracher mon opinion. Tu vas te moquer de moi. Que je voudrais être resté dans ma province !

Cette nuit-là, je me couchai en grelottant malgré la chaleur athénienne. Je claquais des dents et me figurais que Cicéron me dictait un texte dont un exemplaire devait aller à Pompée, et un autre à César pour les assurer chacun de son soutien. Mais une formule qui eût plu à l’un eût mis l’autre en fureur, et je passai des heures dans la plus grande panique, à tenter de construire des phrases résolument neutres. Chaque fois que je croyais y parvenir, mes mots se brouillaient dans ma tête et il me fallait tout recommencer. C’était de la folie pure, et pourtant tout me paraissait d’une réalité absolue, et je pris conscience au matin, lors d’un épisode lucide, que je subissais un nouvel accès de la fièvre qui m’avais saisi à Arpinum.

Nous devions ce même jour prendre la mer pour Corinthe. Je redoublai d’efforts pour faire comme si de rien n’était, mais j’imagine que j’avais fort mauvaise mine et les yeux creusés. Cicéron essaya de me persuader de manger quelque chose, mais j’étais incapable de garder quoi que ce soit. Même si je pus embarquer sans aide, je passai la journée de traversée dans un état presque comateux et, lorsque l’on accosta le soir même à Corinthe, il fallut vraisemblablement me porter à terre et me mettre au lit.

La question se posait de ce qu’on allait faire de moi. J’avais grand peur que l’on me laisse en arrière, et Cicéron se refusait à m’abandonner. Mais il devait rentrer à Rome, d’abord pour faire le peu qui serait en son pouvoir afin d’empêcher la guerre civile imminente, ensuite pour essayer de s’assurer le triomphe auquel, aussi irréaliste que fût cet espoir, il croyait encore. Il ne pouvait se permettre de perdre des jours en Grèce à attendre que son secrétaire se remette. Avec le recul, je me dis que j’aurais dû rester à Corinthe. Mais nous avions misé sur le fait que je serais assez fort pour supporter les deux jours de voyage jusqu’à Patras, où un vaisseau attendait de nous conduire en Italie. C’était une décision stupide. On m’enveloppa dans des couvertures et m’allongea à l’arrière d’une voiture qui me fit suivre la route côtière dans l’inconfort le plus total. Une fois arrivé à Patras, je les suppliai de s’en aller sans moi. J’avais la certitude qu’un long voyage en mer me tuerait. Cicéron hésitait encore, mais il finit par accepter. Je restai alité près du port, dans une villa qui appartenait à Lyson, un marchand grec. Cicéron, Marcus et le jeune Quintus se rassemblèrent autour de mon lit pour me dire au revoir. Ils me serrèrent la main. Cicéron pleura. Je risquai une plaisanterie hésitante sur nos adieux qui évoquaient le lit de mort de Socrate. Puis ils furent partis.