Cicéron m’écrivit dès le lendemain une lettre qu’il me fit parvenir par Marion, l’un de ses esclaves les plus sérieux.
Je croyais pouvoir supporter facilement ton absence : décidément, je ne saurais m’y faire. Je me reproche comme un tort de t’avoir quitté. Si depuis que tu as cessé la diète, tu te crois en état de partir, tu en es le maître. Avec ton esprit, tu vas me comprendre à merveille. Je t’aime pour toi et pour moi. L’un de ces sentiments dit : reviens bien portant ; l’autre : reviens bien vite ; mais le premier a le dessus. Commence donc par te bien porter. De tes services sans nombre, ce sera le plus précieux.
Il m’écrivit de nombreuses lettres pendant ma maladie — il lui arriva même de m’en envoyer trois dans la même journée. Naturellement, il me manquait tout autant que je lui manquais, mais ma santé était détruite. Je ne pouvais pas voyager. Huit mois s’écouleraient avant que je puisse le revoir, et alors son monde, notre monde, aurait complètement changé.
Lyson se révéla un hôte attentionné et fit venir son propre médecin, un Grec du nom d’Asclapon, pour me soigner. On m’administra purgations et tisanes exsudatives, on me mit à la diète et on m’hydrata, tous les remèdes habituels contre la fièvre tierce alors qu’il m’aurait fallu surtout du repos. Cicéron, cependant, s’inquiétait que Lyson ne fût un peu négligent, d’abord parce que tous les Grecs le sont, et il fit en sorte qu’on me transfère au bout de quelques jours dans une demeure plus paisible et confortable située au-dessus des bruits du port. Cette maison appartenait à un ami d’enfance de Cicéron, Manius Curius : Je ne compte absolument que sur les soins de Curius. C’est le meilleur homme du monde et celui qui m’aime le plus. Abandonne-toi à lui sans réserve.
Curius était effectivement un homme aimable et cultivé. Veuf, banquier de profession, il veilla sur moi au mieux. On me donna une chambre avec une terrasse orientée à l’ouest, sur la mer, et, au bout de quelque temps, quand je commençai à me sentir un peu plus solide, je pus m’asseoir dehors pendant une heure, l’après-midi, à regarder les vaisseaux marchands entrer et sortir du port. Curius était en liaison régulière avec toutes sortes de relations à Rome — sénateurs, chevaliers, percepteurs, armateurs —, et son courrier ajouté au mien ainsi que la situation géographique de Patras, à l’entrée de la Grèce, faisaient que nous recevions les nouvelles politiques aussi rapidement qu’il était possible dans cette partie du monde.
Un jour de la fin du mois de janvier — ce devait être trois mois après le départ de Cicéron —, Curius entra dans ma chambre, la mine sombre, et me demanda si je me sentais assez bien pour recevoir de mauvaises nouvelles. Je hochai la tête et il lâcha :
— César a envahi l’Italie.
Des années plus tard, Cicéron s’interrogea souvent : les trois semaines que nous avions perdues à Rhodes auraient-elles pu faire la différence entre la guerre et la paix ? Si seulement il avait pu arriver à Rome un mois plus tôt ! se lamentait-il. Il était l’un des rares à être écoutés par les deux camps et, dans le peu de temps où il s’était trouvé dans les faubourgs de Rome, avant que le conflit n’éclate — soit à peine une semaine —, il me confia qu’il avait commencé à négocier l’ébauche d’un compromis : que César renonce à la Gaule et à toutes ses légions sauf une, contre le droit de se présenter au consulat in absentia. Mais il était déjà trop tard. Pompée n’était pas convaincu ; le Sénat rejeta la proposition, et César s’était, soupçonnait-il, déjà décidé à frapper, ayant estimé qu’il ne serait jamais plus fort qu’à ce moment. « Je ne voyais autour de moi que des fous ne parlant que guerre et batailles. »
Dès qu’il apprit l’invasion de César, il se rendit tout droit chez Pompée, sur le mont Pincio, pour l’assurer de son soutien. Les chefs en faveur de la guerre — Caton, Ahenobarbus, les consuls Marcellinus et Lentulus, quinze ou vingt hommes tout au plus — s’y pressaient déjà. Pompée était furieux. Et il était gagné par la panique aussi. Il croyait à tort que César avançait avec toutes ses troupes, soit dans les cinquante mille hommes. En réalité, l’audacieux n’avait franchi le Rubicon qu’avec un dixième de ses troupes, comptant sur l’effet de sidération suscité par son attaque. Mais cela, Pompée ne le savait pas encore, et il décréta l’abandon de la ville. Il ordonna à tous les sénateurs de quitter Rome. Tous ceux qui resteraient sur place seraient considérés comme des traîtres. Quand Cicéron rechigna, arguant que c’était pure folie, Pompée le rappela à l’ordre :
— Et cela vaut pour toi aussi, Cicéron !
Cette guerre, poursuivit-il, ne se déciderait pas à Rome, ni même en Italie, ce serait faire le jeu de César. Non, ce serait une guerre mondiale portée en Espagne, en Afrique, en Méditerranée orientale et surtout en mer. Il instaurerait un blocus sur l’Italie. Il affamerait l’ennemi pour le soumettre. César régnerait sur un charnier.
Cette guerre, qui sera plus cruelle qu’on ne le pense, c’est cette guerre qui me fit horreur, écrivit Cicéron à Atticus. L’hostilité que lui manifesta personnellement Pompée fut elle aussi un choc. Il obéit donc et quitta Rome pour Formies, où il se tortura pour savoir quelle décision prendre. Officiellement, il avait en charge l’inspection générale sur les levées et sur tous les autres préparatifs qui s’effectuaient en Campanie et sur toute la côte : dans les faits, il ne faisait rien. Pompée le rappela froidement à ses devoirs : Je te conjure par cet admirable patriotisme, qui, chez toi, ne s’est jamais démenti, de venir nous joindre, afin de délibérer en commun sur les meilleures mesures à prendre dans la situation affligeante de la République.
Cicéron m’écrivit à peu près à cette époque, et je reçus sa lettre environ trois semaines après avoir appris le déclenchement de la guerre.
Cicéron à son cher Tiron, salut
D’un mot juge à quelle extrémité nous sommes réduits, moi, tous les gens de bien, et la République entière. Nous fuyons, laissant nos maisons et la patrie elle-même, exposées aux horreurs du pillage ou de l’incendie. César, emporté par une sorte de démence et perdant la mémoire de son nom, et des honneurs dont on l’a comblé. César vient d’occuper Ariminium, Pisaure, Ancône, Arretium, et nous, nous quittons la ville. Est-ce sagesse, est-ce courage ? C’est ce que je n’examine pas ici. Oui, les choses en sont à ce point qu’à moins d’intervention divine ou d’un coup du sort, rien ne peut nous sauver. J’ai le chagrin de voir Dolabella dans les rangs de César.
Je tenais à te donner ces détails ; mais ne va pas t’en laisser affecter au point de retarder encore ton rétablissement. Puisque je n’ai pu t’avoir quand j’avais le plus besoin de tes services et de ton dévouement, garde-toi aujourd’hui de toute précipitation, et ne t’expose pas, malade encore, ou dans la saison d’hiver, aux dangers d’une navigation.
Je suivis son conseil et assistai donc à l’effondrement de la République romaine depuis ma chambre de convalescent — et, dans mon souvenir, mes délires et la folie qui accablait l’Italie se mêlent en un seul cauchemar fiévreux. Pompée et son armée recrutée à la hâte se rendirent à Brindes afin de prendre la mer pour la Macédoine, où il comptait commencer sa guerre mondiale. César se lança à ses trousses pour l’arrêter. Il chercha à lui couper l’accès au port, mais il échoua et ne put que regarder les voiles de la flotte de Pompée disparaître au large. Il fit donc demi-tour et reprit le chemin de Rome. Comme il suivait la Via Appia, il passa tout près de la demeure de Cicéron à Formies.