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Formies, 29 mars

De Cicéron à son cher Tiron.

J’ai donc enfin vu notre insensé — pour la première fois en neuf ans, le croirait-on ? Il n’a guère changé. Un peu plus ferme, plus mince, plus grisonnant et le visage plus marqué peut-être ; mais j’ai l’impression que sa vie de brigand lui réussit. Terentia, Tullia et Marcus sont avec moi (ils te transmettent d’ailleurs leur affection).

Voici comment cela c’est passé. Toute la journée d’hier, ses légionnaires ont défilé devant notre porte — ils étaient à faire peur, mais nous ont heureusement laissés tranquilles. Nous nous apprêtions à dîner quand un brouhaha à la porte nous a signalé l’arrivée d’une colonne de cavaliers. Mais quel entourage que le sien ! On fait bien de les nommer la bande infernale ! Quel nid de brigands ! L’homme lui-même — si c’est bien un homme : on peut en douter — était vif, audacieux et pressé. Est-ce d’un général du peuple romain que nous parlons, ou d’un autre Hannibal ?

— Je ne pouvais passer si près sans m’arrêter un instant pour te voir.

Comme s’il n’était qu’un voisin de campagne ! Avec Terentia et Tullia, il se montra fort civil, mais déclina toute hospitalité (« Je dois reprendre la route »), et on se retira pour parler dans mon bureau. Nous étions seuls. Il en vint aussitôt à l’objet de sa visite. Il convoquait une séance du Sénat quatre jours plus tard.

— De quelle autorité ?

— Celle-ci, répondit-il en touchant son épée. Viens avec moi, comme médiateur pour la paix.

— Aurai-je les coudées franches ?

— Naturellement. Je ne prétends pas te dicter ton rôle.

— Eh bien ! je pousserai le Sénat à t’empêcher de passer en Espagne et de porter la guerre en Grèce. À chaque instant j’aurai à récriminer en faveur de Pompée.

— Non, non, je ne veux pas ! protesta-t-il.

— Je m’en doutais, répliquai-je. Aussi n’irai-je pas à Rome. Il faut, ou que je m’explique sans réserve sur tout cela et sur mille autres points impossibles à passer sous silence, ou que je m’abstienne de paraître.

Il devint très froid et prétendit que ma conduite serait sa condamnation, et que mon exemple allait retenir tout le monde. Enfin, il me pria d’y réfléchir et de lui faire savoir ma réponse. Il se leva alors pour couper court à la discussion.

— Une dernière chose, me dit-il encore. C’est maintenant qu’il me faut tes conseils. Si tu me les refuses, il faudra bien que j’en prenne où je pourrai, et alors il n’y a rien qu’on ne doive craindre.

Là-dessus, nous nous séparâmes. Il ne fait aucun doute qu’il n’est pas content de moi. Et il devient de plus en plus évident que je ne puis rester ici beaucoup plus longtemps. Je ne vois pas nos maux près de finir.

Je ne savais que lui répondre, outre le fait que nos lettres pouvaient fort bien être interceptées. Cicéron avait en effet découvert qu’il était cerné par les espions de César. Ainsi Dionysius, le tuteur des garçons qui les avait accompagnés en Cilicie, se révéla être un informateur. Pis encore, et bien plus terrible pour Cicéron, son propre neveu, le jeune Quintus, sollicita un entretien avec César juste après sa visite à Formies, et l’informa que son oncle s’apprêtait à rejoindre Pompée.

César se trouvait à ce moment-là à Rome. Il s’était dépêché de mettre en application le projet esquissé devant Cicéron et avait convoqué une réunion du Sénat. Les pères conscrits furent très peu nombreux à s’y présenter, ils abandonnaient l’Italie presque à chaque marée pour rejoindre Pompée en Macédoine. Cependant, signe d’une incompétence ahurissante, Pompée avait, dans sa précipitation à fuir, laissé le Trésor enfermé dans le temple de Saturne. César voulut s’en emparer à la tête d’une cohorte. Le tribun L. Caecilus Metellus lui en barra la porte, en citant les lois sacrées du lieu.

— Le temps des armes, lui répondit alors César, n’est pas celui des lois : si tu n’approuves pas ce que je veux faire, épargne-moi tes discours et retire-toi.

Comme Metellus refusait toujours de s’en aller, il ajouta :

— Sors de là ou je te fais tuer. Et, jeune homme, tu n’ignores pas qu’il me serait plus facile de le faire que de le dire.

Metellus s’écarta alors au plus vite.

Voilà donc auprès de qui le jeune Quintus dénonça son oncle. Cicéron fut tout d’abord alerté de sa traîtrise par une lettre qu’il reçut quelques jours plus tard de César lui-même, qui partait combattre l’armée de Pompée en Espagne.

En marche vers Massilia, 16 avril

César, Imperator, à Cicéron, Imperator.

Il court des bruits qui m’inquiètent, et je me décide à t’écrire. Ne va pas, je t’en supplie, au nom de nos bons rapports, ne va pas te rallier à une cause aujourd’hui compromise. Ce serait outrager l’amitié. Dis-moi d’ailleurs si la neutralité n’est pas le rôle qui convient le mieux à un homme de bien et de paix, à un bon citoyen. Quelques hommes, qui au fond pensaient ainsi, ont été jetés hors de la voie par un sentiment de crainte. Mais pour toi qui sais ma vie entière, qui peux en interroger tous les témoignages, et qui connais mon amitié, quoi de mieux et de plus honorable que de t’abstenir ?

Cicéron me confia par la suite que c’est en lisant cette lettre qu’il comprit qu’il devait absolument prendre un bateau pour rejoindre Pompée — « si j’avais le malheur de ne pas trouver un vaisseau, je prendrais plutôt une barque » — car se soumettre à une menace aussi grossière et sinistre lui eût été intolérable. Il fit venir le jeune Quintus à Formies et lui passa un bon savon. Mais au fond de lui-même, il lui était reconnaissant et persuada son frère de ne pas se montrer trop dur avec le garçon.

— Qu’a-t-il fait, en fin de compte, sinon dire la vérité sur le fond de mon cœur — ce que je n’avais pas eu le courage de reconnaître lors de la rencontre avec César ? C’est quand César m’a proposé une planque où passer le reste de la guerre en toute sécurité pendant que les autres mourraient pour le salut de la République que mon devoir m’est soudain apparu.

Dans le plus grand secret, il m’envoya un message cryptique par l’intermédiaire d’Atticus et de Curius : il se rendait, écrivait-il, en cet endroit où toi et moi avons vu la première fois Milon et son gladiateur, et si, quand ta santé le permettra, tu voulais bien me rejoindre là-bas, rien ne pourrait me faire plus plaisir.