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Je compris aussitôt qu’il faisait référence à Thessalonique, où l’armée de Pompée se rassemblait à présent. Je n’avais aucune envie de me retrouver impliqué dans la guerre civile. Cela me semblait extrêmement dangereux. D’un autre côté, j’étais tout dévoué à Cicéron et je soutenais sa décision. Malgré tous ses défauts, Pompée s’était montré à la fin le plus respectueux de la loi : on lui avait donné le pouvoir suprême après le meurtre de Clodius, et il ne l’avait pas gardé : la légalité était de son côté ; c’était César, pas lui, qui avait envahi l’Italie et détruit la République.

Mon accès de fièvre était terminé. La santé m’était revenue. Je savais, moi aussi, ce qu’il me restait à faire. Ainsi donc, à la fin du mois de juin, je fis mes adieux à Curius, qui était devenu un bon ami, et partis tenter ma chance à la guerre.

X

Je voyageai principalement par bateau — vers l’est par la baie de Corinthe puis vers le nord en remontant la mer Égée. Curius m’avait proposé les services d’un de ses esclaves, mais je préférais aller seul : ayant moi-même appartenu à quelqu’un d’autre, je me sentais mal à l’aise dans le rôle du maître. En contemplant ce paysage paisible et immémorial, avec ses oliveraies et ses troupeaux de chèvres, ses temples et ses pêcheurs, nul n’aurait pu deviner les événements extraordinaires qui agitaient le monde. Ce ne fut qu’après avoir dépassé un cap et être arrivé en vue du port de Thessalonique que tout sembla différent. Les abords du port grouillaient de centaines de bateaux de transport de troupes et de ravitaillement. On aurait presque pu marcher à sec d’un bord à l’autre de la baie. Dans le port, il n’y avait pas un endroit où poser le regard qui n’annonçât la guerre — soldats, chevaux de cavalerie, chariots remplis d’armes, d’armures, de tentes et d’engins de siège — et toute cette affluence de parasites qui s’accrochent toujours à une armée se préparant à combattre.

Je n’avais aucune idée de l’endroit où chercher Cicéron au milieu de ce chaos, mais je songeai à quelqu’un qui pourrait le savoir. Épiphane ne me reconnut pas tout de suite, peut-être parce que je portais la toge alors qu’il ne m’avait jamais vu en citoyen romain. Mais lorsque je lui rappelai nos transactions passées, il poussa une exclamation, me prit la main et la pressa contre son cœur. À en juger par les pierres de ses bagues et la jeune esclave aux mains teintées de henné qui faisait la moue sur son divan, la guerre lui réussissait plutôt bien malgré les bruyantes lamentations dont il me gratifia. Cicéron, me dit-il, était de retour dans la maison même où il avait séjourné près de dix ans plus tôt.

— Puissent les dieux vous apporter une victoire rapide, me lança-t-il tandis que je m’éloignais, mais pas avant que nous n’ayons fait de bonnes affaires ensemble.

Quelle impression étrange de parcourir de nouveau ce chemin familier, de pénétrer dans cette maison comme figée dans le temps, et de trouver Cicéron dans la cour, assis sur le même banc de pierre, le regard perdu dans le vide avec la même expression d’abattement. Il se leva d’un bond en m’apercevant, ouvrit grands les bras et me serra contre lui.

— Tu es bien trop maigre ! protesta-t-il en sentant mes côtes et mes épaules osseuses. Tu vas retomber malade. On va devoir t’engraisser un peu !

Il cria aux autres de venir voir qui était là et, de tous les coins de la propriété arrivèrent son fils, Marcus, jeune homme de seize ans, bien bâti, aux cheveux longs et qui portait maintenant la toge virile ; son neveu Quintus, un peu gêné car il ne doutait pas que son oncle m’avait mis au courant de ses bavardages intempestifs ; et enfin Quintus père, qui sourit en me voyant, mais dont le visage reprit rapidement une expression mélancolique. À part le jeune Marcus, qui se formait à la cavalerie et se plaisait en compagnie des soldats, la joie ne régnait visiblement pas sur la maisonnée.

— Tout ce qui touche à notre stratégie est absurde, se plaignit Cicéron pendant notre premier dîner ce soir-là. Nous restons coincés ici à ne rien faire pendant que César saccage l’Espagne. Il me semble qu’on prête une trop grande attention aux augures — les oiseaux et les entrailles ont certainement leur place dans un gouvernement civil, mais ils s’accordent mal avec le commandement d’une armée. Je me demande parfois si Pompée est vraiment le génie militaire que l’on prétend.

Fidèle à lui-même, Cicéron ne se contenta pas d’exprimer ses opinions auprès des siens. Il les fit savoir à qui voulait l’entendre dans tout Thessalonique, et il ne fallut pas longtemps pour qu’on commence à le taxer de défaitisme. Sans surprise, Pompée ne le voyait guère, mais je suppose que c’était parce qu’il était le plus souvent absent pour former ses nouvelles légions. À mon arrivée, il y avait près de deux cents sénateurs et leurs suites entassés dans la ville, la plupart d’entre eux assez âgés. Ils traînaient, désœuvrés, autour du temple d’Apollon et passaient leur temps à se quereller. Toutes les guerres sont horribles, mais les guerres civiles le sont encore davantage. Certains des plus proches amis de Cicéron, le jeune Caelius Rufus par exemple, se battaient du côté de César, et son nouveau gendre, Dolabella, commandait même la flotte de César dans l’Adriatique. Peu après son arrivée, les premiers mots qu’avait adressés Pompée à Cicéron avaient été non sans ironie :

— Où est donc ton nouveau gendre ?

— Avec ton ancien beau-père, avait aussitôt répondu Cicéron.

Et Pompée s’était éloigné avec un grognement.

Je demandai à Cicéron à quoi ressemblait Dolabella. Il leva les yeux au ciel.

— Un aventurier, comme toute la bande de César : un voyou, un cynique, et qui se laisse un peu trop emporter par ses bas instincts pour son propre bien… en fait, je l’aime bien quand même. Mais oh, ma pauvre petite Tullia ! Quelle sorte de mari s’est-elle trouvé cette fois ? La chère petite a accouché prématurément à Cumes juste avant mon départ, et l’enfant n’a pas passé la journée. Je crains qu’une nouvelle tentative de maternité ne la tue. Et, bien entendu, plus Dolabella se lasse d’elle et de ses maux — elle est plus âgée que lui —, plus elle l’aime désespérément. Et je ne lui ai toujours pas versé la deuxième partie de sa dot. Six cent mille sesterces ! Mais où trouver une somme pareille alors que je suis coincé ici ?

Cet été-là fut encore plus chaud que celui de l’exil de Cicéron — et la moitié de Rome était à présent exilée avec lui. On s’étiolait dans la touffeur humide de la ville surpeuplée. J’avais parfois du mal à ne pas me réjouir de voir tant de ceux qui avaient ignoré les mises en garde de Cicéron au sujet de César — qui avaient même été disposés à le voir chasser de Rome pourvu que cela leur assurât un peu de tranquillité — devoir connaître à leur tour les affres de l’éloignement et la perspective d’un avenir incertain.

Si seulement on avait arrêté César plus tôt ! Tout le monde n’avait que cela aux lèvres ! Mais maintenant, il était trop tard, et il avait tout l’avantage de la guerre de son côté. Au plus chaud de l’été, des messagers arrivèrent à Thessalonique pour nous informer que l’armée du Sénat en Espagne s’était rendue à César au bout de quarante jours de campagne seulement. La nouvelle suscita un profond désarroi. Les commandants de l’armée vaincue débarquèrent en personne peu après : Lucius Afranius, le plus loyal de tous les lieutenants de Pompée, et Marcus Petreius qui, quatorze ans plus tôt, avait vaincu Catilina sur le champ de bataille. Les sénateurs de Thessalonique furent sidérés de les voir. Caton se leva pour poser la question qui leur brûlait à tous les lèvres :