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— Pourquoi n’êtes-vous ni morts ni prisonniers ?

Afranius dut expliquer non sans une certaine gêne que César les avait graciés, et que tous les soldats qui avaient combattu pour le Sénat avaient pu rentrer chez eux.

— Graciés ? enragea Caton. Qu’entends-tu par graciés ? Serait-il devenu roi maintenant ? Vous êtes les chefs légitimes de l’armée de la République. C’est un renégat. Vous auriez dû vous tuer plutôt que d’accepter la clémence d’un traître ! À quoi bon vivre quand on a perdu son honneur ? À moins que le but de votre existence ne soit de pisser par-devant et de chier par-derrière ?

Afranius tira son épée et déclara d’une voix tremblante que personne ne le traiterait jamais de lâche, fût-il Caton. Le sang n’aurait pas manqué de couler si on ne les avait pas séparés.

Cicéron me dit ensuite que, de toutes les stratégies de César, sa politique de clémence fut sans doute la plus brillante. Curieusement, elle se rapprochait de sa décision de renvoyer les survivants de la bataille d’Uxellodunum chez eux avec les mains coupées. C’était une façon de neutraliser ces hommes fiers : ils revenaient, humiliés, auprès des leurs stupéfaits tels les emblèmes vivants du pouvoir de César. Et, par leur présence même, ils sapaient le moral de l’armée tout entière. Comment en effet Pompée pourrait-il dorénavant persuader ses soldats de se battre jusqu’à la mort quand ils savaient que, le moment venu, ils pourraient déposer les armes et rentrer chez eux ?

Pompée convoqua un conseil de guerre réunissant tous les chefs de l’armée et les sénateurs. Cicéron, qui était encore officiellement gouverneur de la Cilicie, en faisait naturellement partie et fut accompagné au temple par ses licteurs. Son intention était de faire entrer Quintus avec lui, mais l’aide de camp de Pompée n’en voulut rien savoir et, pour sa plus grande fureur et son embarras, Quintus dut rester dehors avec moi. Parmi ceux que je vis s’avancer figuraient Afranius, dont Pompée défendit ardemment la conduite en Espagne ; Domitius Ahenobarbus, qui avait réussi à fuir Massilia assiégée par César et qui voyait à présent des traîtres partout ; Titus Labienus, vieil allié de Pompée qui avait servi comme second de César en Gaule mais avait refusé de traverser le Rubicon avec lui ; Marcus Bibulus, ancien collègue de César au consulat devenu amiral de la considérable flotte du Sénat, forte de cinq cents vaisseaux de guerre ; Caton, à qui l’on avait promis le commandement de la flotte avant que Pompée ne jugeât qu’il pourrait se révéler dangereux de confier tant de pouvoir à un allié si grincheux ; et Marcus Junius Brutus, neveu de Caton, âgé de trente-six ans seulement, mais dont l’arrivée avait, disait-on, donné plus de joie à Pompée que tout autre parce qu’il avait lui-même tué le père de Brutus à l’époque de Sylla, et qu’une dette de sang avait depuis opposé les deux familles.

Pompée, d’après Cicéron, débordait de confiance. Il avait perdu du poids, s’était remis à l’exercice et paraissait bien dix ans de moins que lors de leur dernière entrevue en Italie. Il écarta la perte de l’Espagne comme de peu de conséquence, un simple détail.

— Écoutez, sénateurs, écoutez ce que j’ai toujours dit : Nous remporterons cette guerre sur la mer.

D’après les espions de Pompée à Brindes, César avait moitié moins de vaisseaux que le Sénat. C’était mathématique : César ne disposait pas des transports de troupes nécessaires pour quitter l’Italie et affronter la puissance des légions de Pompée. Il était donc piégé.

— Nous l’avons amené là où nous voulions qu’il soit et, dès que nous serons prêts, nous l’attaquerons. À partir de maintenant, cette guerre se déroulera suivant mes conditions de temps et de lieu.

Environ trois mois après cette scène, au milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par des coups furieux frappés à la porte. Mal réveillés, nous nous retrouvâmes dans le tablinum, où les licteurs nous attendaient avec un officier de l’état-major de Pompée. Les troupes de César avaient débarqué quatre jours plus tôt sur la côte illyrienne, près de Dyrrachium ; Pompée avait ordonné à toute son armée de partir à l’aube pour les affronter. Ce serait une marche de trois cents milles.

— César accompagne-t-il son armée ? demanda Cicéron.

— C’est ce que nous pensons.

— Mais je croyais qu’il était en Espagne, s’étonna Quintus.

— Il était effectivement en Espagne, répliqua sèchement Cicéron. Mais on dirait bien que maintenant, il est ici. Comme c’est étrange : je crois me souvenir qu’on m’avait assuré catégoriquement qu’une telle chose était impossible parce qu’il n’avait pas la flotte suffisante.

Nous nous rendîmes dès l’aube à la porte de la Via Egnatia pour voir si l’on pouvait en savoir plus. La chaussée vibrait sous les pas des légions — une immense colonne traversait la ville, quarante mille hommes en tout. On m’assura qu’elle s’étendait sur trente milles, mais nous ne pouvions bien évidemment en voir qu’une fraction : légionnaires à pied chargés d’un lourd paquetage, cavaliers aux javelots rutilants, forêt d’aigles et d’étendards frappés à l’emblème galvanisant de la République « SPQR » (Senatus populusque romanus : Le Sénat et le peuple romain), joueurs de cornus et de tubas, archers, frondeurs, artilleurs, esclaves, cuisiniers, scribes, médecins, chars croulants sous les bagages, mules de bât chargées de tentes, d’outils, de vivres et d’armes, chevaux et bœufs tirant balistes et onagres.

Nous rejoignîmes la colonne en milieu de matinée, et j’avoue que moi-même, le moins guerrier des hommes qui soit, je trouvai cela enivrant — d’ailleurs, Cicéron affichait pour sa part une confiance inhabituelle. Quant au jeune Marcus, il était ravi et ne cessait d’aller et venir entre notre équipage et la cavalerie. Nous allions à cheval. Les licteurs nous précédaient avec leurs faisceaux ornés de lauriers. Alors que nous traversions la plaine en direction des montagnes, la route commença à grimper, et je distinguai au loin un nuage de poussière rougeâtre soulevé par la colonne interminable et l’éclat fugitif de l’acier lorsqu’un casque ou un javelot accrochait la lumière du soleil.

Nous atteignîmes le premier camp à la tombée de la nuit. Il avait déjà son fossé, son talus et sa palissade de pieux. Les tentes étaient montées et les feux allumés ; un délicieux fumet de cuisine flottait dans le ciel sombre. Je me souviens tout particulièrement du fracas des marteaux des forgerons dans la pénombre, des hennissements et de l’agitation des chevaux dans leurs enclos, et aussi de l’odeur envahissante du cuir qui émanait des centaines de tentes, dont la plus grande avait été réservée à Cicéron. Elle se dressait à la croisée des deux voies principales, au centre du camp, près des étendards et de l’autel où Cicéron présida ce soir-là le traditionnel sacrifice à Mars. Il se baigna, se fit oindre, dîna copieusement, et dormit paisiblement à la fraîche pour se remettre en route dès le lendemain matin.

Ce rituel se répéta pendant les quinze jours qui suivirent, alors que nous traversions les montagnes macédoniennes vers Illycricum. Cicéron attendait sans cesse la convocation de Pompée, mais pas une fois celui-ci ne le pria de venir parler avec lui. Nous ne savions même pas où était notre général, même si, occasionnellement, Cicéron recevait des dépêches qui nous permettaient d’avoir un meilleur aperçu de ce qui se passait. César avait débarqué le quatre janvier avec une armée forte de plusieurs légions, peut-être quinze mille hommes en tout, et avait profité de l’effet de surprise pour s’emparer du port d’Appolonie, à une trentaine de milles au sud de Dyrrachium. Mais ce n’était là que la moitié de son armée. Pendant qu’il restait avec la tête de pont, ses vaisseaux étaient repartis en Italie chercher la seconde moitié. (Pompée n’avait jamais fait entrer dans ses calculs l’audace de son ennemi prévoyant deux voyages.) À ce moment-là, cependant, la chance légendaire de César lui manqua. Notre amiral, Bibulus, avait réussi à intercepter trente de ses vaisseaux. Il y mit le feu et brûla vifs tous leurs équipages. Puis il déploya sa flotte considérable pour empêcher la flotte de César de revenir.