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Tout semblait indiquer que César était dans une situation précaire. Coincé dos à la mer, il se retrouvait assiégé, sans possibilité de se ravitailler alors que l’hiver approchait et qu’il allait devoir affronter une armée très supérieure en nombre.

Alors que nous arrivions au terme de notre marche, Cicéron reçut une nouvelle dépêche de Pompée :

Pompée Imperator à Cicéron Imperator.

César m’a proposé une conférence de paix immédiate où nous déciderions de licencier, dans les trois jours, toutes nos armées, de redevenir amis et, après nous être donné notre parole, de retourner en Italie ensemble. Je considère ces offres non comme la preuve d’une intention amicale, mais comme un aveu de la faiblesse de ses positions. Il sait qu’il ne peut pas gagner cette guerre. Ainsi, sachant que tu me soutiendrais, j’ai repoussé cette proposition, qui n’était certainement qu’un piège de toute façon.

— Est-il dans le vrai, demandai-je. L’aurais-tu soutenu ?

— Non, répondit Cicéron, et il le sait parfaitement. Je ferais tout ce qui est possible pour éviter cette guerre, et c’est évidemment pour cela qu’il ne m’a pas consulté. Je ne vois pour nous tous que massacres et ruines.

Je pensai sur le moment qu’il était excessivement pessimiste. Pompée déploya son immense armée dans Dyrrachium et tout autour, puis, contrairement aux attentes, s’arma de patience. Personne au conseil de guerre suprême ne pouvait prendre en défaut son raisonnement : chaque jour qui passait affaiblissait un peu plus la position de César ; la faim finirait peut-être par le soumettre sans qu’il fût besoin de se battre ; et, de toute façon, la meilleure période pour attaquer serait le printemps, lorsque le temps serait plus sûr.

Les Cicéron étaient cantonnés dans une villa en bordure de Dyrrachium, construite au sommet d’un promontoire. C’était un endroit sauvage, avec une vue imprenable sur la mer, et il était étrange d’imaginer que le camp de César ne se trouvait qu’à une trentaine de milles. Je me penchais parfois par-dessus la terrasse en tendant le cou vers le sud dans l’espoir d’apercevoir un signe de leur présence, mais évidemment, je n’y parvins jamais.

Puis, au début du mois d’avril, un spectacle étonnant s’offrit à nous. Le temps était calme depuis plusieurs jours quand une tempête se leva soudain par le sud et se mit à hurler autour de notre maison tandis que la pluie en fouettait le toit. Cicéron était en train de dicter une lettre pour Atticus, qui avait écrit de Rome pour l’informer de la situation financière déplorable de Tullia. Il manquait soixante mille sesterces au premier versement de sa dot et, cette fois encore, Cicéron soupçonna une manœuvre frauduleuse de Philotimus. Il était en train de dicter les mots : Enfin veille, tu me le promets et j’y compte, veille à ne pas la laisser manquer de tout, quand Marcus fit irruption dans la pièce pour annoncer qu’on apercevait un grand nombre de navires en mer, et qu’une bataille était sans doute en train de se dérouler.

Nous revêtîmes nos manteaux et nous précipitâmes dehors. Effectivement, à guère plus d’un mille de la côte, une vaste flotte de plusieurs centaines de vaisseaux filait à belle vitesse, ballottée par la houle et poussée par le vent. Cela me rappela notre traversée catastrophique vers Dyrrachium, lors de l’exil de Cicéron. Nous observâmes le passage de ces bateaux pendant une heure, jusqu’à ce qu’ils eussent tous disparu. Puis, peu à peu, une nouvelle flotte apparut, qui me parut bien plus à la peine que la précédente, mais qui cherchait visiblement à la rattraper. Nous ne comprenions absolument rien à ce à quoi nous assistions. À qui appartenaient ces vaisseaux gris fantomatiques ? S’agissait-il réellement d’une bataille ? Et si tel était le cas, tournait-elle à notre avantage ou non ?

Le lendemain matin, Cicéron envoya Marcus au quartier général de Pompée pour voir ce qu’il pourrait apprendre. Le jeune homme revint à la tombée de la nuit, dans un état de grande excitation. L’armée lèverait le camp à l’aube. La situation était confuse. Il semblait cependant que la moitié manquante de l’armée de César venait d’arriver d’Italie. Ses navires n’avaient pu accoster au camp de César à Appolonie, en partie à cause de notre blocus, mais aussi à cause de la tempête, qui les avait repoussés le long de la côte sur plus de soixante milles au nord. Notre marine avait tenté de les pourchasser, sans succès. D’après les rapports, hommes et matériel étaient débarqués du côté du port de Lissus. Pompée voulait les écraser avant qu’ils ne pussent établir une liaison avec César.

Le lendemain matin, nous nous joignîmes à l’armée et remontâmes vers le nord. La rumeur courait que le général fraîchement débarqué que nous aurions à affronter était Marc Antoine, le second de César — rumeur que Cicéron espérait vraie car il connaissait Antoine comme un jeune homme de trente-quatre ans, réputé pour son emportement et son indiscipline. Cicéron assura que c’était loin d’être un tacticien aussi redoutable que César. Néanmoins, lorsque nous approchâmes de Lissus, où nous étions censés trouver Antoine, nous ne découvrîmes que son campement abandonné, jonché des cendres fumantes des dizaines de feux de camp qui avaient servi à brûler tous les équipements que ses hommes ne pouvaient emporter avec eux. Il avait visiblement conduit ceux-ci vers l’est, dans les montagnes.

Nous fîmes brusquement demi-tour et repartîmes vers le sud. Je crus que nous retournions à Dyrrachium, au lieu de quoi nous laissâmes la ville à l’écart et descendîmes plus au sud. Au bout de quatre jours de marche, nous prîmes position dans un vaste camp non loin du rivage de l’Apsus. C’est alors que l’on commença à voir quel général brillant César pouvait être. Nous apprîmes en effet qu’il avait malgré tout réussi à établir la liaison avec Antoine, qui était parvenu à faire passer son armée par des défilés montagneux, et que, même si leurs troupes combinées étaient moins fortes que les nôtres, il s’était extrait d’une situation désespérée et passait maintenant à l’offensive. Il captura un village situé à notre arrière et nous coupa de Dyrrachium. Ce n’était pas trop catastrophique — la marine de Pompée avait encore la maîtrise de la côte, et nous pouvions être ravitaillés par mer, pourvu que le temps le permît. Mais nous commencions à connaître la sensation désagréable d’être cernés. Il nous arrivait de voir des hommes de César se déplacer sur les pentes lointaines des montagnes : c’était lui qui avait le contrôle des hauteurs. Alors il entreprit un grand programme de construction — abattage d’arbres, édification de fortifications en rondins, creusage de tranchées et de fossés et utilisation de la terre d’excavation pour ériger des remparts.

Naturellement, nos commandants cherchèrent à interrompre ces travaux, et les escarmouches furent nombreuses — parfois quatre ou cinq dans une journée. Mais l’ouvrage se poursuivit tout de même de façon quasi continuelle durant plusieurs mois, au point que César finit par obtenir une ligne fortifiée d’une quinzaine de milles qui formait une grande boucle autour de nos positions, des plages au nord de notre camp jusqu’aux falaises du sud. À l’intérieur de cette boucle, nous creusâmes notre propre système de tranchées face aux leurs avec, entre les deux côtés, une cinquantaine à une centaine de pas de largeur de zone neutre. Des machines de guerre furent disposées de part et d’autre, et les artilleurs s’envoyèrent des rochers et des projectiles enflammés. Des groupes d’attaque se glissaient de nuit de l’autre côté des lignes et coupaient la gorge des hommes de la tranchée ennemie. Dès que le vent tombait, on les entendait parler. Ils nous criaient souvent des insultes, et nos hommes faisaient de même. Je me souviens d’une atmosphère de perpétuelle tension qui commençait à nous ronger les nerfs.