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Cicéron fut atteint par la dysenterie et passa la majeure partie de son temps à lire et à écrire des lettres sous sa tente. Quoique « tente » ne fût pas vraiment le terme. Lui et tous les sénateurs dirigeants semblaient rivaliser pour faire de leur abri le logement le plus luxueux possible. Il y avait à l’intérieur des tapis, des sofas, des tables, des statues et de l’argenterie expédiés d’Italie, et des parois de tourbe couvertes de toits de chaume à l’extérieur. Ils dînaient les uns chez les autres et se baignaient ensemble comme s’ils se trouvaient encore sur le Palatin. Cicéron se rapprocha particulièrement du neveu de Caton, Brutus, qui occupait la tente voisine et qu’on rencontrait rarement sans un ouvrage de philosophie à la main. Ils passaient des heures à discuter jusque tard dans la nuit. Cicéron l’aimait pour la noblesse de sa nature et sa culture, mais il s’inquiétait de ce que sa tête ne fût trop remplie de philosophie pour qu’il pût en faire bon usage : « Je crains parfois que son érudition ne le rende fou. »

L’une des particularités de ce système de guerre de tranchées était que l’on pouvait aussi entretenir des relations parfaitement amicales avec l’ennemi. Les soldats ordinaires se retrouvaient régulièrement en territoire neutre pour parler ou jouer, même si les officiers infligeaient des punitions sévères à ceux que l’on accusait de fraternisation. Des lettres étaient expédiées par-dessus les fossés. Cicéron reçut par la mer plusieurs messages de Rufus, qui se trouvait à Rome, et reçut même une lettre de Dolabella, qui séjournait avec César à moins de cinq milles de distance et lui envoya son coursier avec un pavillon de trêve :

Reçois mes compliments. Notre Tullia est en parfaite santé. Ta Terentia n’a pas toujours été bien portante ; mais je suis certain qu’elle est maintenant rétablie. Du reste, tout va chez toi le mieux du monde.

Tu le vois, ce grand nom de Pompée, toute sa gloire et sa brillante clientèle de peuples, tout cela n’a pu lui assurer même la ressource ordinaire du vaincu, une honorable retraite. Il se voit chassé d’Italie, dépossédé de l’Espagne, enlever toute une armée de vieux soldats ; il se voit enfin cerné de toutes parts, et je ne crois pas qu’il y ait un seul général romain à qui de pareils désastres soient arrivés. J’insisterai cependant sur un point : s’il venait à échapper et à se réfugier sur ses vaisseaux, cesse de faire abnégation de tes intérêts, et tâche d’aimer les autres un peu moins que toi-même.

Je t’en conjure donc, mon bien-aimé Cicéron, si Pompée, expulsé de nouveau, doit chercher d’autres régions pour asile, retire-toi à Athènes ou dans quelque cité paisible. Tout ce que ton nom et ta position exigent, tu l’obtiendras de César. Tu connais sa bonté. Ma confiance et ton amitié me sont garants que mon messager reviendra avec une réponse.

Cicéron eut peine à contenir dans sa poitrine toutes les émotions contraires que souleva cette lettre extraordinaire — la joie de savoir Tullia bien portante, l’outrage devant l’impudence de son gendre, un soulagement coupable d’apprendre que la politique de clémence de César le concernait encore, la crainte que la lettre ne tombât entre les mains d’un fanatique tel Ahenobarbus, qui ne manquerait pas de s’en servir pour l’accuser de trahison…

Il griffonna quelques lignes pour dire qu’il se portait bien et continuerait de soutenir la cause du Sénat, puis il fit escorter le coursier jusqu’à la limite de nos lignes.

À mesure que le temps se réchauffait, notre existence devenait plus désagréable. César avait le génie de savoir bloquer les sources et détourner les cours d’eau — c’est ainsi qu’il avait remporté de nombreux sièges en Gaule et en Espagne —, et c’est la tactique qu’il mit en place contre nous. Il prit le contrôle de tous les cours d’eau qui descendaient de la montagne, et ses ingénieurs en empêchèrent l’écoulement. L’herbe brunit. Il fallut faire venir l’eau par mer dans des milliers d’amphores, et elle fut rationnée. Les bains quotidiens des sénateurs furent interdits sur ordre de Pompée. Mais surtout, les chevaux commencèrent à souffrir de déshydratation et du manque de fourrage. Nous savions que les hommes de César étaient dans un état plus piteux encore — contrairement à nous, ils ne pouvaient être ravitaillés en vivres par la mer, et la Grèce comme la Macédoine leur étaient inaccessibles. Ils en étaient réduits à confectionner des pains de racines pilées. Mais les vétérans endurcis de César étaient plus résistants que nos hommes et ne montraient aucun signe de faiblesse.

Je ne sais combien de temps nous aurions pu tenir, mais, quatre mois après notre arrivée à Dyrrachium, il y eut une avancée. Cicéron fut convoqué à l’un des conseils de guerre erratiques que tenait Pompée dans sa vaste tente au centre du camp, et revint quelques heures plus tard avec l’air presque enjoué, pour une fois. Il nous apprit que deux auxiliaires gaulois servant dans l’armée de César avaient été pris à voler leurs camarades légionnaires et condamnés à être fouettés à mort. Ils avaient réussi à s’enfuir et étaient passés de notre côté. Ils offraient de nous informer contre la vie sauve. Il existait, disait-il, une faiblesse de deux cents pas dans les fortifications de César à proximité de la mer. Le périmètre extérieur était le même, mais il n’y avait pas de défense secondaire derrière. Pompée les avertit qu’ils mourraient dans les plus atroces souffrances si jamais ils avaient menti. Ils jurèrent que telle était la vérité, mais l’enjoignirent d’agir vite avant que la brèche ne fût colmatée. Ne voyant pas de raison de se défier, une attaque fut convenue pour l’aube du lendemain.

Nos troupes se mirent silencieusement en place. Le jeune Marcus, devenu officier de cavalerie, en faisait partie. Cicéron se rongea les sangs toute la nuit à son sujet, et, au petit matin, je l’accompagnai avec ses licteurs et Quintus pour assister à la bataille. Pompée avait rassemblé une armée considérable. Nous ne pûmes nous rapprocher suffisamment pour comprendre ce qui se passait. Cicéron mit pied à terre et nous marchâmes sur la plage, les vagues nous léchant les chevilles. Nos navires mouillaient en ligne à environ un quart de mille du rivage. Le tumulte des combats devant nous se mêlait au bruit des vagues. Des pluies de flèches assombrissaient le ciel, qui s’illuminait fugitivement au passage d’un projectile incendiaire. Un tribun militaire nous pria de ne pas aller plus loin à cause du danger, aussi nous nous assîmes sous un myrte pour manger quelque chose.

Vers midi, la légion avança, et nous la suivîmes avec prudence. Le fort de rondins construit dans les dunes par les hommes de César était tombé entre nos mains, et des milliers d’hommes se déployaient sur les terrains plats au-delà. Il faisait très chaud. Des corps gisaient partout, transpercés par des flèches et des lances ou affligés d’horribles blessures béantes. Nous repérâmes à main droite plusieurs escadrons de cavalerie qui galopaient vers les combats. Cicéron était certain d’avoir repéré Marcus parmi eux, et nous les encourageâmes à grands cris. Mais alors Quintus reconnut leurs couleurs et annonça qu’ils étaient du camp de César. Les licteurs de Cicéron s’empressèrent de l’écarter du champ de bataille, et nous rentrâmes au camp.