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La bataille de Dyrrachium, comme on la connut ensuite, fut une grande victoire. Les lignes de César furent irrémédiablement enfoncées et toute sa position s’en trouva compromise. Il aurait même été complètement défait sans son réseau de tranchées qui ralentit l’avance des nôtres et les contraignit à se mettre à l’abri pour la nuit. Pompée fut salué imperator par ses hommes sur le terrain et, lorsqu’il rentra au camp dans son char de guerre, encadré par ses gardes du corps, il suivit à grande vitesse le chemin de ronde puis toutes les voies de traverse éclairées par des torches entre les tentes, sous les acclamations de ses légionnaires.

Le lendemain, en fin de matinée, des colonnes de fumée commencèrent à s’élever au loin, de la direction du camp de César. Au même instant, des rapports arrivèrent de toutes nos premières lignes comme quoi les tranchées ennemies étaient désertes. Nos hommes s’y aventurèrent d’abord avec prudence, puis franchirent franchement les fortifications ennemies, étonnés qu’on ait pu abandonner si promptement l’œuvre de tant de mois de travail. Cela ne laissait cependant aucun doute : les légions de César suivaient la Via Egnatia en direction de l’est. Nous distinguions la poussière de leur marche. Tout ce qu’ils n’avaient pu emporter brûlait derrière eux. Le siège était terminé.

Pompée convoqua un conseil du Sénat en exil tard dans l’après-midi pour décider de la conduite à suivre. Cicéron me demanda de les accompagner, Quintus et lui, afin d’avoir une transcription des décisions qui seraient arrêtées. Les sentinelles qui gardaient l’entrée de la tente de Pompée me firent signe d’avancer sans poser de question, et j’allai me poster discrètement sur le côté, avec les autres secrétaires et les aides de camp. Il devait y avoir une centaine de sénateurs présents, assis sur des bancs. Pompée, qui avait passé la journée à inspecter les positions de César, arriva en dernier. Tout le monde se leva pour lui faire une ovation, à laquelle il répondit en touchant sa célèbre mèche de cheveux de son bâton de commandement.

Il fit le bilan de la situation des deux armées après la bataille. L’ennemi avait perdu un millier d’hommes au combat, et trois cents autres avaient été faits prisonniers. Labienus proposa immédiatement que tous les prisonniers fussent exécutés.

— Je crains qu’ils n’infectent les hommes qui les gardent avec leurs raisonnements de traîtres. Et de toute façon, ils ont perdu le droit à la vie.

Cicéron se leva pour objecter, une expression de dégoût sur le visage.

— Nous avons remporté une grande victoire. La fin de la guerre est à portée. N’est-ce pas le moment de se montrer magnanimes ?

— Non, répliqua Labienus. Il faut faire un exemple.

— Un exemple qui ne pourra que pousser les hommes de César à se battre avec plus de détermination lorsqu’ils connaîtront le destin qui les attend si jamais ils se rendent.

— Tant pis. La tactique de clémence de César est un danger pour notre esprit de combat, dit-il avec un regard insistant en direction d’Afranius, qui baissa la tête. Si nous ne faisons pas de prisonniers, César sera forcé de faire de même.

Pompée parla alors avec une fermeté destinée à régler la question :

— Je suis d’accord avec Labienus. De plus, les soldats de César sont des traîtres qui ont pris les armes illégalement contre leurs compatriotes. Cela en fait une tout autre catégorie que nos soldats. Passons à autre chose.

Mais Cicéron n’était pas prêt à renoncer si facilement.

— Attendez un peu. Combattons-nous pour les valeurs de la civilisation ou sommes-nous des bêtes sauvages ? Ces hommes sont des Romains, tout comme nous. Je veux qu’il soit consigné que de mon point de vue c’est une erreur.

— Et je voudrais, intervint Ahenobarbus, qu’il soit consigné qu’on devrait ranger au nombre des traîtres non seulement ceux qui se battent ouvertement du côté de César, mais aussi ceux qui ont cherché à rester neutres, et ceux qui ont défendu la paix ou été en relation avec l’ennemi.

Ahenobarbus fut chaudement applaudi. Cicéron s’empourpra et s’abstint de répliquer.

— Eh bien, voilà qui est réglé, conclut Pompée. Je propose maintenant que l’armée tout entière, à l’exception, disons, d’une quinzaine de cohortes que je laisserai ici pour défendre Dyrrachium, se lance à la poursuite de César afin de livrer bataille à la première occasion.

Cette annonce fatidique fut accueillie par des grognements d’approbation. Cicéron hésita, regarda autour de lui, puis se releva.

— Je me retrouve à jouer le rôle du contradicteur permanent. Pardonne-moi… mais n’y aurait-il pas avantage à saisir cette occasion pour, au lieu de courir après César vers l’Orient, rentrer en Italie et reprendre la maîtrise de Rome ? N’est-ce pas, après tout, le principal enjeu de cette guerre ?

Pompée secoua la tête.

— Non, ce serait une erreur stratégique. Si nous rentrons en Italie, il n’y aura plus personne ici pour empêcher César de conquérir la Macédoine et la Grèce.

— Grand bien lui fasse… j’échange volontiers la Macédoine et la Grèce contre Rome et l’Italie. De plus, nous avons déjà une armée là-bas, commandée par Scipion.

— Scipion ne pourra pas battre César, répliqua Pompée. Je suis le seul à pouvoir le battre. Et cette guerre ne cessera pas simplement parce que nous serons rentrés à Rome. Cette guerre ne cessera que lorsque César sera mort.

Après le conseil, Cicéron s’approcha de Pompée et lui demanda la permission de rester à Dyrrachium au lieu de suivre l’armée en campagne. Pompée, visiblement irrité par ses critiques, le jaugea avec un mépris non dissimulé et hocha la tête.

— Je pense que c’est une bonne idée.

Puis il se détourna de Cicéron, comme pour le congédier, et se mit à discuter avec un de ses officiers l’ordre de départ de ses légions pour le lendemain matin. Cicéron attendit la fin de leur conversation, sans doute pour souhaiter bonne chance à Pompée. Mais celui-ci était trop absorbé par la logistique de la marche, ou feignit de l’être, et Cicéron finit par renoncer à lui parler et quitta la tente.

Alors que nous nous éloignions, Quintus demanda à son frère pourquoi il ne voulait pas accompagner l’armée.

— Avec la stratégie globale de Pompée, on pourrait rester coincés ici pendant des années. Je ne le supporte plus. Et, pour être franc, je ne peux pas non plus affronter un nouveau trajet dans ces satanées montagnes.

— On dira que c’est parce que tu as peur.

— Mais, mon frère, j’ai peur. Et tu devrais avoir peur aussi. Si nous gagnons, ce sera un massacre de bon sang romain — tu as entendu Labienus. Et si nous perdons…

Il n’en dit pas plus. Une fois dans notre tente, il tenta sans trop y croire de convaincre son fils de ne pas partir non plus. Il savait que c’était peine perdue : Marcus avait montré beaucoup de bravoure à Dyrrachium et, malgré sa jeunesse, on lui avait confié en récompense le commandement de son escadron de cavalerie. Il était impatient d’en découdre. Le fils de Quintus n’aspirait qu’à cela, lui aussi.