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La confirmation arriva le lendemain soir, lorsqu’il reçut l’ordre de se rendre aussitôt au quartier général de Caton. Je l’accompagnai. La panique et le désespoir nous y accueillirent. Les secrétaires brûlaient déjà les correspondances et les livres de comptes dans le jardin afin qu’ils ne tombent pas aux mains de l’ennemi. À l’intérieur, Caton, Varron, Coponius et certains autres sénateurs d’importance formaient un cercle sinistre autour d’un homme sale et barbu, affligé d’une vilaine blessure au visage. Il s’agissait de Titus Labienus, le commandant autrefois si fier de la cavalerie de Pompée et celui-là même qui avait exécuté les prisonniers. Il avait franchi les montagnes d’une seule traite en chevauchant dix jours durant avec quelques-uns de ses hommes et il était épuisé. Il perdait parfois le fil de son récit et restait hébété, ou s’assoupissait, ou se répétait. À certains moments, il s’effondrait complètement. Mes notes sont donc incohérentes et décousues, et il est sans doute préférable que je me contente ici d’un résumé de ce que nous avons fini par comprendre.

La bataille, qui n’avait à l’époque pas de nom et qui fut par la suite appelée de Pharsale, n’aurait, d’après Labienus, jamais dû être perdue, et il parla avec amertume de la tactique de Pompée, très inférieure selon lui à celle déployée par César. (Remarquez que d’autres témoignages entendus ultérieurement imputaient en partie la défaite à Labienus lui-même.) Pompée avait l’avantage du terrain et du nombre — il disposait de sept fois plus de cavaliers que César — et il pouvait décider de l’heure de l’assaut. Pourtant, il avait hésité à lancer l’attaque. Il fallut attendre que ses lieutenants, en particulier Ahenobarbus, l’eussent accusé ouvertement de couardise pour qu’il se décide à mettre ses troupes en ordre de combat.

— C’est à ce moment, dit Labienus, que j’ai compris qu’il n’avait pas le cœur à se battre. Malgré ce qu’il nous disait, il n’avait jamais cru pouvoir vaincre César.

Les deux armées s’étaient donc fait face de part et d’autre de la plaine immense, et l’ennemi, trop heureux qu’on lui offrît cette chance, avait attaqué.

César avait de toute évidence reconnu dès le début que sa cavalerie constituait sa plus grande faiblesse et avait donc eu l’habileté de poster à couvert deux mille de ses meilleurs fantassins juste derrière. Ainsi, lorsque les cavaliers de Labienus engagèrent la cavalerie de César, celle-ci se replia promptement afin de les attirer. Cherchant à l’encercler, nos cavaliers furent alors brusquement confrontés aux légionnaires dissimulés. L’assaut de nos escadrons se brisa sur les boucliers et les lances de ces impitoyables vétérans, et ils s’enfuirent au galop en dépit des efforts de Labienus pour les ramener. (Pendant tout le temps qu’il parlait, je pensais à Marcus : téméraire comme il l’était, j’étais certain qu’il ne comptait pas au nombre des fuyards.) Après la débandade de notre cavalerie, les hommes de César avaient fondu sur les archers sans protection de Pompée et les avaient anéantis. Ce fut ensuite un véritable massacre, dans la mesure où l’infanterie affolée de Pompée n’avait pu rivaliser avec les troupes endurcies et disciplinées de César.

— Combien d’hommes avons-nous perdus ? demanda Caton.

— Je ne saurais le dire… des milliers.

— Et où se trouvait Pompée, pendant tout ce temps ?

— Quand il a vu se qui se passait, il a été comme pris de vertige. Il ne pouvait presque plus parler et encore moins donner des ordres cohérents. Il a quitté le champ de bataille avec sa garde pour retourner au camp. Et je ne l’ai plus revu.

Labienus enfouit son visage dans ses mains. Nous attendîmes. Dès qu’il se fut ressaisi, il poursuivit :

— On dit qu’il est resté prostré dans sa tente jusqu’à ce que les hommes de César fassent irruption dans le camp. Alors, il s’est enfui avec une poignée d’hommes. La dernière fois qu’on l’a vu, il partait à cheval vers le nord, en direction de Larissa.

— Et César ?

— Nul ne le sait. Certains prétendent qu’il s’est lancé à la poursuite de Pompée avec un petit détachement, d’autres qu’il est à la tête de son armée et qu’il vient par ici.

— Il vient par ici ?

Connaissant la réputation de César pour les marches forcées, et la rapidité de déplacement de ses troupes, Caton proposa d’évacuer Dyrrachium immédiatement. Il était très calme. À la surprise de Cicéron, il révéla qu’il avait discuté de cette éventualité avec Pompée, et qu’il avait été décidé qu’en cas de défaite tous les représentants survivants de la cause sénatoriale devaient tenter de rejoindre Corcyre : le fait qu’il s’agisse d’une île permettrait à la flotte de l’isoler et d’en assurer la défense.

La rumeur de la défaite de Pompée commençait déjà à se répandre parmi la garnison, et le conseil fut interrompu par des signalements de soldats qui refusaient d’obéir aux ordres. On parlait même de cas de pillage. Il fut décidé que l’on embarquerait le lendemain. Avant de quitter le quartier général, Cicéron posa la main sur l’épaule de Labienus et lui demanda s’il savait ce qu’il était advenu de Marcus et de Quintus. Labienus releva la tête et le regarda comme s’il était fou ne fût-ce que de lui poser la question — le massacre de milliers de soldats semblait tournoyer telle de la fumée dans ses yeux fixes et injectés de sang.

— Qu’est-ce que j’en sais ? marmonna-t-il. Tout ce que je peux te dire, c’est que je ne les ai pas vus morts.

Puis, alors que Cicéron s’éloignait :

— Tu avais raison : nous aurions dû rentrer à Rome.

XI

Ainsi la prophétie du rameur rhodien s’était-elle vérifiée et, le lendemain, nous désertâmes Dyrrachium. Les greniers avaient été pillés, et je me souviens des grains précieux éparpillés dans les rues et qui crissaient sous les pieds. Les licteurs durent à coups de faisceaux frayer un passage à Cicéron dans la foule paniquée. Mais lorsque nous arrivâmes sur le port, nous le trouvâmes encore plus infranchissable que les rues. Il semblait que tous les capitaines de vaisseaux susceptibles de prendre la mer étaient assiégés par ceux qui, contre monnaie sonnante et trébuchante, les priaient de les emmener en sûreté. J’assistai aux scènes les plus pathétiques — des familles chargées de tous les biens qu’elles pouvaient prendre, y compris les chiens et les perroquets, cherchant à monter de force sur un bateau, des matrones qui arrachaient les bagues de leurs doigts et proposaient leurs biens de famille les plus précieux contre une place dans un simple bateau à rames ; le cadavre blanc, semblable à une poupée, d’un bébé que sa mère, dans un moment de panique, avait laissé tomber et qui s’était noyé.

Le port était si encombré de bateaux qu’il fallut des heures à notre embarcation pour venir nous prendre et nous conduire à notre vaisseau militaire. La nuit tombait déjà. La grande quinquérème rhodienne était partie : Rhodes, comme l’avait prédit Cicéron, avait abandonné la cause du Sénat. Caton monta à bord, suivi par les autres dirigeants, et nous levâmes l’ancre aussitôt — le commandant préférait encore les dangers de la navigation de nuit aux risques de rester où nous étions. Au bout d’un mille ou deux, nous regardâmes en arrière et découvrîmes une immense lueur rougeoyante dans le ciel. Nous apprîmes ensuite que des soldats mutins avaient mis le feu aux bateaux du port afin qu’on ne les forçât pas à rejoindre Corcyre pour continuer les combats.

Nous avançâmes toute la nuit à la rame. La mer étale et la côte rocheuse présentaient sous la lune une teinte argentée. On n’entendait que le bruit des rames plongeant dans l’eau et le murmure des hommes dans l’obscurité. Cicéron passa un long moment à s’entretenir seul avec Caton. Il me raconta plus tard que Caton n’était pas seulement calme, il était serein.