— Voilà à quoi sert toute une vie dédiée au stoïcisme. En ce qui le concerne, il a suivi sa conscience et il est en paix avec lui-même ; il est pleinement résigné à mourir, et il est à sa façon aussi dangereux que César ou Pompée.
Je lui demandai ce qu’il entendait par là et il prit son temps pour me répondre.
— Tu te souviens de ce que j’ai écrit dans mon petit ouvrage sur la politique ? Que cela paraît ancien ! « Comme le pilote se propose d’arriver au port, le médecin de rendre la santé, ainsi le politique travaille sans cesse au bonheur de ses concitoyens. » Pas une fois César ou Pompée n’ont envisagé leur rôle de cette manière. Pour eux, il ne saurait être question que de gloire personnelle. Et il en est de même pour Caton. Je te le dis, cet homme est pleinement satisfait du simple sentiment d’avoir été dans le vrai, même si ses principes nous ont conduits ici — à ce vaisseau fragile qui erre seul sous la lune le long d’un rivage étranger.
Il était totalement désabusé — et même inconsidérément, en vérité. Lorsqu’on arriva à Corcyre, on trouva cette île superbe bondée de réfugiés réchappés du carnage de Pharsale. Les récits de chaos et d’incompétence étaient affligeants. De Pompée, nous n’avions aucune nouvelle. S’il était en vie, il n’envoyait aucun message ; s’il était mort, personne n’avait vu son corps ; il avait disparu de la surface de la terre. En l’absence du général de l’armée, Caton convoqua une réunion du Sénat dans le temple de Zeus, sur le promontoire qui surplombait la mer, afin de décider de la conduite à tenir. Cette assemblée autrefois si nombreuse ne comptait plus qu’une cinquantaine de membres. Cicéron avait espéré retrouver son fils et son frère, mais ne les vit nulle part. Il rencontra cependant d’autres survivants — Metellus Scipio, Afranius et le jeune Gnaeus, fils de Pompée, qui s’était persuadé que la déroute de son père ne pouvait être due qu’à une traîtrise. Je remarquai les regards peu amènes qu’il jetait à Cicéron et craignis qu’il ne fût dangereux. Cassius était présent également, mais pas Ahenobarbus — il s’avéra qu’il faisait partie des nombreux sénateurs tués dans la bataille. Dehors, le soleil était chaud et aveuglant ; dedans tout était froid et sombre. Une statue de Zeus, haute comme deux hommes, contemplait avec indifférence les débats de ces mortels vaincus.
Caton commença par énoncer que, en l’absence de Pompée, le Sénat devait nommer un nouveau général en chef.
— Suivant la coutume ancestrale, ce poste devrait revenir au plus ancien consulaire de notre assemblée, et je propose donc de remettre le commandement à Cicéron.
Cicéron éclata de rire, et toutes les têtes se tournèrent vers lui.
— Sérieusement, sénateurs ? répliqua-t-il avec incrédulité. Sérieusement… après tout ce qui s’est passé, vous pensez que je devrais assumer l’administration de cette catastrophe ? Si vous vouliez de mon commandement, vous auriez dû écouter mes conseils plus tôt, et nous ne serions pas dans cette situation désastreuse. Je refuse catégoriquement cet honneur.
Il n’était pas très sage de sa part de parler aussi durement. Il était épuisé et à bout de nerfs, mais c’était leur lot à tous, et certains le prirent très mal. Caton finit par faire taire les cris de protestation et d’écœurement avant de déclarer :
— Je déduis des propos de Cicéron qu’il juge notre situation désespérée et estime que nous devrions solliciter la paix.
— C’est exactement mon avis. Suffisamment d’hommes de bien ne sont-ils pas morts pour satisfaire votre philosophie à tous ?
— Nous avons essuyé un revers, mais nous ne sommes pas défaits, protesta Scipion. Nous avons encore des alliés loyaux dans le monde entier, en particulier le roi Juba en Afrique.
— Alors c’est à cela que nous en sommes réduits ? À nous battre aux côtés de barbares numides contre des citoyens romains ?
— Quoi qu’il en soit, il nous reste encore sept aigles.
— Cela serait excellent, commenta Cicéron, si nous avions des geais à combattre.
— Qu’est-ce que tu sais du combat, espèce de vieux lâche méprisable ? s’emporta Gnaeus Pompée, qui tira son épée et se jeta sur Cicéron.
Je crus que sa dernière heure était arrivée, mais, avec l’habileté d’un escrimeur confirmé, Gnaeus contrôla son mouvement et arrêta au dernier instant la pointe de son arme sur la gorge de Cicéron.
— Je me propose que nous exécutions ce traître, et je demande au Sénat de m’en charger sur-le-champ.
Et il intensifia un tout petit peu sa pression contre le cou de Cicéron, l’obligeant à pencher la tête en arrière pour ne pas avoir la trachée transpercée.
— Gnaeus, arrête ! s’écria Caton. Tu vas couvrir ton père de honte ! Cicéron est son ami — il ne voudrait pas que tu l’insultes de cette façon. Rappelle-toi où tu es et range ton épée.
Je doute que n’importe qui d’autre eût pu arrêter Gnaeus en colère. Pendant un instant, le jeune furieux hésita, puis il écarta son épée, jura et regagna vivement sa place. Cicéron se redressa et regarda droit devant lui. Un filet de sang dévalait son cou et tachait le devant de sa toge.
— Pères conscrits, écoutez-moi, reprit Caton. Vous connaissez mes opinions. Quand notre République était menacée, j’ai cru qu’il était de notre droit et de notre devoir de contraindre chaque citoyen, y compris les tièdes et les mauvais, à soutenir notre cause pour protéger l’État. Mais maintenant que la République est perdue…
Il s’interrompit et regarda autour de lui ; personne ne contredit son assertion.
— Maintenant que notre République est perdue, répéta-t-il à mi-voix, moi-même, je crois qu’il serait cruel et absurde de contraindre quiconque à partager sa ruine. Que ceux qui désirent poursuivre le combat restent ici afin que nous discutions de la stratégie à tenir. Que ceux qui désirent se retirer du combat quittent cette assemblée maintenant… Et que personne ne s’en prenne à eux.
Tout d’abord, nul ne bougea. Puis, très lentement, Cicéron se leva. Il adressa un signe de tête à Caton qui, il le savait, venait de lui sauver la vie, puis se détourna et quitta le temple… quitta la vie sénatoriale, la guerre et la vie publique.
Cicéron craignait en restant sur l’île de se faire assassiner — sinon par Gnaeus, du moins par l’un de ses comparses. Il partit donc le jour même. Nous ne pouvions remonter vers le nord, au cas où la côte serait tombée aux mains de l’ennemi. Nous dérivâmes donc vers le sud pour, au bout de plusieurs jours, arriver à Patras, le port où, malade, j’avais passé tant de mois. Dès que le bateau eut accosté, Cicéron envoya un de ses licteurs informer son ami Curius de notre arrivée, puis, sans attendre sa réponse, nous louâmes litières et portiers afin de nous transporter, nos bagages et nous, à son domicile.
J’imagine que le licteur dut se perdre, à moins qu’il n’ait été tenté par les tavernes de Patras. Il faut dire que, depuis notre départ de Cilicie, les six licteurs avaient pris l’habitude de boire beaucoup pour tromper leur ennui. Bref, nous parvînmes à la villa avant notre messager et apprîmes que Curius était parti pour deux jours en voyage d’affaires. À cet instant, nous perçûmes une conversation de voix masculines provenant de l’intérieur de la villa. Ces voix semblaient familières. Nous nous regardâmes, n’en croyant ni l’un ni l’autre nos oreilles, puis passâmes devant l’intendant et nous précipitâmes dans le tablinum. Là, nous découvrîmes Quintus, Marcus et Quintus fils en pleine discussion. Ils se retournèrent et nous dévisagèrent avec stupéfaction et, me sembla-t-il aussitôt, une certaine gêne. Je suis pratiquement certain qu’ils étaient en train de dire du mal de nous — ou plutôt de Cicéron. Mais cette gêne, je m’empresse de le dire, se dissipa aussitôt — Cicéron n’en eut même pas conscience —, et nous tombâmes dans les bras les uns des autres en nous embrassant avec l’affection la plus sincère. Je fus troublé par leur mine défaite. Ils présentaient tous cette expression hagarde qu’arboraient déjà les autres survivants de Pharsale, même s’ils s’efforçaient de ne pas le montrer.