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— C’est une chance incroyable ! commenta Quintus. Nous nous apprêtions à nous mettre en route pour Corcyre demain puisqu’il paraît que le Sénat se réunit là-bas. Et dire que nous avons failli te manquer ! Que s’est-il passé ? La conférence s’est-elle terminée plus tôt que prévu ?

— Non, répondit Cicéron, pour autant que je sache, la conférence se poursuit.

— Mais tu n’es pas avec eux ?

— On parlera de ça plus tard. Écoutons d’abord ce qui vous est arrivé.

Ils racontèrent leur histoire à tour de rôle, tels des coureurs de relais se passant le témoin — d’abord la marche d’un mois à la poursuite de l’armée de César et les escarmouches occasionnelles en chemin, puis, enfin, la grande confrontation de Pharsale. La veille de la bataille, Pompée avait rêvé qu’il était à Rome et entrait dans le temple de Vénus Victorieuse, et que le peuple l’applaudissait, tandis qu’il offrait lui-même à la déesse de nombreuses dépouilles. Il se réveilla content, pensant qu’il s’agissait d’un bon présage. Puis quelqu’un lui rappela que César se prétendait descendant de la lignée de Vénus, et il décida aussitôt que son rêve signifiait le contraire de ce qu’il avait espéré.

— À partir de ce moment, dit Quintus, il a paru résigné à perdre et a fait tout ce qu’il fallait pour.

Les deux Quintus avaient été postés en deuxième ligne et avaient donc échappé au pire des combats. Le jeune Marcus, lui, s’était retrouvé au cœur de la bataille. Il admit avoir tué au moins quatre ennemis — un avec son javelot, trois avec son épée — et avoir cru à la victoire jusqu’au moment où les cohortes de la Dixième Légion de César avaient semblé surgir de terre juste devant eux.

— Nos unités se sont disloquées. Père, ça a été un massacre.

Il leur avait fallu près d’un mois à vivre dans les conditions les plus précaires et en évitant les patrouilles de César pour fuir jusqu’à la côte occidentale.

— Et Pompée ? s’enquit Cicéron. A-t-on la moindre nouvelle de lui ?

— Aucune, répondit Quintus. Mais je crois deviner où il a dû aller. Vers l’est, à Lesbos. C’est là qu’il avait envoyé Cornelia attendre la nouvelle de sa victoire. Dans la défaite, je suis certain qu’il est allé se consoler auprès d’elle — tu sais comment il est avec ses épouses. Mais César doit avoir tenu le même raisonnement. Il le pourchasse comme un chasseur de prime court après un esclave en fuite. Et dans cette course, je mise sur César. S’il met la main dessus, ou s’il le tue, qu’advient-il de la guerre d’après toi ?

— Oh, il semble que la guerre va se poursuivre quoi qu’il arrive, assura Cicéron. Mais elle continuera sans moi.

Et il leur raconta alors ce qui s’était passé à Corcyre. Je suis certain qu’il n’était pas dans son intention de paraître désinvolte. Il était tout simplement heureux d’avoir retrouvé les siens en vie et naturellement, cette bonne humeur teintait l’ensemble de ses remarques. Mais tandis qu’il répétait, non sans une certaine satisfaction, son bon mot à propos des aigles et des geais, qu’il raillait l’idée même qu’il pût prendre le commandement de « cette cause perdue » ou qu’il se moquait de cet abruti de Gnaeus Pompée — « à côté de lui, même son père a l’air intelligent » —, je voyais Quintus serrer et desserrer la mâchoire avec irritation. Marcus lui-même affichait une expression de totale désapprobation.

— Alors voilà, c’est réglé ? fit Quintus d’une voix froide et atone. En ce qui concerne cette famille, ça s’arrête là ?

— Tu n’es pas d’accord ?

— Je trouve que tu aurais dû me consulter.

— Comment aurais-je pu te consulter ? Tu n’étais pas là.

— Non, effectivement. Comment aurais-je pu y être ? Je me battais dans une guerre que tu m’as engagé à rejoindre, puis j’ai été occupé à sauver ma peau en plus de celle de ton fils et de ton neveu !

Cicéron comprit trop tard la légèreté de ses propos.

— Mon cher frère, je t’assure que je n’ai cessé de m’inquiéter pour toi, pour vous tous.

— Épargne-moi ta casuistique, Marcus. Rien ne t’inquiète davantage que toi-même. Ton honneur, ta carrière, tes intérêts… alors pendant que les autres vont à la mort, toi, tu restes avec les vieux et les femmes, à peaufiner tes discours et des traits d’esprit déplacés !

— Je t’en prie, Quintus, tu risques de dire des choses que tu regretteras.

— Mon seul regret est de ne pas les avoir dites il y a des années. Permets-moi donc de les dire maintenant, et fais-moi le plaisir de rester là et de m’écouter, pour une fois ! Toute ma vie n’a été qu’une annexe de la tienne — je n’ai pas plus d’importance pour toi que ce pauvre Tiron, là, qui s’est usé la santé à te servir ; j’en ai même moins, en fait, n’ayant pas son talent pour la prise de notes. Quand je suis parti en Asie comme gouverneur, tu m’as embobiné pour que j’y reste deux ans au lieu d’un afin d’avoir accès à mes fonds et de pouvoir rembourser tes dettes. Pendant ton exil, j’ai failli mourir en me battant contre Clodius dans les rues de Rome, et ma récompense, quand tu es rentré, a été de m’expédier en Sardaigne cette fois, pour apaiser Pompée. Et maintenant je suis ici, principalement à cause de toi, du mauvais côté de la guerre civile, alors qu’il aurait été parfaitement honorable pour moi de me battre auprès de César, qui m’a donné le commandement d’une légion en Gaule…

Il poursuivit dans cette veine encore un moment. Cicéron supporta tout sans un mot ni un geste, sinon de ses mains qu’il crispait parfois sur les bras de son fauteuil. Marcus regardait, blême, atterré. Le jeune Quintus affichait un petit sourire et hochait la tête. Pour ma part, je brûlais de m’éclipser mais n’y arrivais pas : c’était comme si une force clouait mes pieds au sol.

Quintus se mit dans une telle fureur qu’à la fin il était essoufflé et sa poitrine se soulevait comme s’il venait de faire un gros effort physique.

— Le fait que tu abandonnes la cause du Sénat sans même me consulter ni considérer mes intérêts constitue ton dernier acte d’égoïsme. Ma position n’est pas aussi délicieusement ambiguë que la tienne, souviens-toi : je me suis battu à Pharsale, moi ! Je suis marqué maintenant. Je n’ai donc pas le choix : je dois essayer de trouver César, où qu’il soit, et implorer son pardon. Et crois-moi, quand je le verrai, j’aurai deux mots à lui dire à ton sujet.

Là-dessus, il sortit de la pièce, imité par son fils, puis, après une brève hésitation, par Marcus. Dans le silence atroce qui s’ensuivit, Cicéron resta pétrifié. Je finis par lui demander s’il voulait que j’aille lui chercher quelque chose et, comme il ne réagissait toujours pas, je craignis une attaque. Puis j’entendis des pas. C’était Marcus, qui revenait. Il s’agenouilla près du fauteuil.