— Je leur ai dit au revoir, père. Je reste avec toi.
À court de mots, pour une fois, Cicéron lui saisit la main, et je me retirai pour les laisser parler.
Cicéron s’alita et garda la chambre plusieurs jours. Il refusa de voir un médecin — « J’ai le cœur brisé, et ce n’est pas un charlatan grec qui pourra y faire quelque chose » — et maintint sa porte close. J’espérais que Quintus reviendrait et que la querelle s’apaiserait, mais ses propos n’avaient rien de paroles en l’air, et il avait effectivement quitté la ville. Quand Curius revint de son voyage d’affaires, je lui expliquai aussi discrètement que possible ce qui s’était passé, et nous tombâmes d’accord, Marcus, lui et moi, que la meilleure chose à faire serait d’affréter un bateau et de rentrer en Italie pendant que le temps le permettait encore. Nous étions en effet arrivés à ce paradoxe monstrueux : Cicéron serait sans doute plus en sécurité dans un pays contrôlé par César qu’il ne le serait en Grèce, ou des bandes armées affiliées à la cause républicaine ne cherchaient qu’à abattre les hommes perçus comme des traîtres.
Lorsqu’il fut suffisamment sorti de sa mélancolie pour envisager l’avenir, Cicéron approuva le projet — « Je préfère mourir en Italie qu’ici » — et, dès qu’un bon vent de sud-ouest se leva, nous mîmes à la voile. La traversée fut bonne, et, au bout de quatre jours de mer, nous vîmes se profiler le grand phare de Brindes. Ce fut un vrai bonheur. Cicéron avait quitté la mère patrie un an et demi plus tôt, et moi, je ne l’avais pas revue depuis plus de trois ans.
Craignant l’accueil qui lui serait réservé, Cicéron demeura sous le pont pendant que je débarquais avec Marcus pour dénicher un endroit où séjourner. Le mieux que l’on pût dénicher pour cette première nuit fut une auberge bruyante près du port, et il fut décidé qu’il serait plus sûr pour Cicéron de ne mettre pied à terre qu’à la tombée de la nuit et de revêtir une des toges ordinaires de Marcus au lieu de sa toge de sénateur bordée de pourpre. Une complication supplémentaire venait de la présence, pareille à un chœur de tragédie, de ses six licteurs — en effet, d’un point de vue technique et bien qu’il n’eût plus aucun pouvoir, il était toujours gouverneur de Cilicie et détenteur de l’imperium, aussi n’osait-il, même maintenant, aller contre la loi en les renvoyant. Et ils ne voulaient pas non plus partir tant qu’ils n’auraient pas été payés. Il fallut donc eux aussi les déguiser, envelopper leurs faisceaux dans de la toile et leur louer des chambres.
Cicéron trouva la procédure si humiliante que, après une nuit sans sommeil, il décida d’informer de sa présence le représentant le plus élevé de César dans la ville et d’accepter tout destin qui lui serait réservé. Il me pria de chercher dans sa correspondance la lettre de Dolabella qui lui assurait la sécurité — Tout ce que ton nom et ta position exigent, tu l’obtiendras de César. Tu connais sa bonté — et je pris soin de l’emporter avec moi quand je me rendis au quartier général de l’état-major.
Le nouveau commandant de la région n’était autre que Publius Vatinius, connu pour être l’homme le plus laid de Rome et un vieil opposant de Cicéron — c’était en fait Vatinius, alors tribun, qui avait en premier proposé la loi accordant à César à la fois les Gaules et une armée pour une durée de cinq années. Il avait combattu au côté de son vieux général à la bataille de Dyrrachium puis était rentré pour prendre la tête de tout le sud de l’Italie. Mais par un grand coup de chance, Cicéron avait, à la demande de César, mis fin à sa querelle avec Vatinius plusieurs années auparavant et l’avait même défendu dans un procès pour brigue. Dès qu’il fut informé de mon arrivée, il me fit conduire auprès de lui et m’accueillit avec affabilité.
Par tous les dieux, il était vraiment très laid ! Il louchait et avait le visage et le cou couverts de scrofules lie-de-vin. Mais qu’importait son aspect physique ! Il jeta à peine un coup d’œil sur la lettre de Dolabella avant de m’assurer que c’était un honneur d’accueillir le retour de Cicéron en Italie, qu’il défendrait sa dignité, suivant, il n’en doutait pas, le vœu de César, et qu’il veillerait à ce qu’un logement convenable lui soit fourni en attendant les instructions de Rome.
Sa dernière phrase n’augurait rien de bon.
— Puis-je savoir qui donnera ces instructions ?
— Eh bien, en fait, voilà une bonne question. Nous sommes encore en train de régler notre administration. Le Sénat — enfin, notre Sénat, ajouta-t-il avec un clin d’œil — a nommé César dictateur pour un an, mais celui-ci est toujours en train de courir après votre ancien commandant en chef, et donc, en son absence, c’est le maître de cavalerie qui détient le pouvoir.
— Qui est ?
— Marc Antoine.
Le courage m’abandonna. Le jour même, Vatinius envoya une section de légionnaires nous escorter avec tous nos bagages jusqu’à une maison située dans un quartier tranquille de la ville. Cicéron fut porté tout le chemin en litière fermée, de sorte que sa présence demeura secrète.
C’était une villa modeste, ancienne, avec des murs épais et de toutes petites fenêtres. Une sentinelle était postée devant l’entrée. Au début, Cicéron se sentit simplement soulagé d’être rentré en Italie. Il ne s’aperçut que peu à peu qu’il était en fait assigné à résidence. Ce n’était pas tant qu’il était contraint physiquement de rester dans la villa — il ne s’aventurait de toute façon pas au-dehors, et ne sut donc jamais quels ordres avaient reçus les gardes. Mais lorsque Vatinius vint voir comment Cicéron était installé, il laissa plutôt entendre qu’il serait dangereux pour lui de partir, et pis encore, que ce serait un affront vis-à-vis de l’hospitalité de César. C’était la première fois que nous goûtions à la vie sous la dictature : il n’y avait plus de libertés ; plus de magistrats, plus de tribunaux ; on n’existait plus que selon le bon vouloir du dirigeant.
Cicéron écrivit à Marc Antoine pour qu’il lui accorde la permission de rentrer à Rome. Mais il le fit sans grand espoir. Même si Antoine et lui s’étaient toujours montrés courtois l’un envers l’autre, il existait depuis très longtemps une inimitié bien réelle entre les deux, née du fait que le beau-père d’Antoine, P. Lentulus Sura, faisait partie des cinq conspirateurs de Catilina que Cicéron avait fait exécuter. Celui-ci ne fut donc pas surpris de voir sa demande rejetée. Le destin de Cicéron, argua le maître de cavalerie, reposait entre les mains de César, aussi, en attendant que César fût en mesure de décider, il devait rester à Brindes.
Je dirais que les mois qui suivirent furent parmi les pires de toute l’existence de Cicéron — pires encore que son exil à Thessalonique. Au moins, à l’époque, subsistait-il une République pour laquelle se battre, il y avait encore de l’honneur dans sa lutte, et sa famille était encore unie. À présent, tous les soutiens auxquels se raccrocher s’étaient évanouis, ne laissant place qu’à la mort, au déshonneur et à la discorde. Tous ces morts ! Tant de ses vieux amis avaient disparu ! On le sentait presque dans l’air qu’on respirait. Nous n’étions à Brindes que depuis quelques jours quand C. Matius Calvena, riche membre de l’ordre équestre et proche associé de César, vint nous rendre visite. Il nous apprit que Milon et Caelius Rufus avaient tous les deux péri en essayant de soulever une rébellion en Lucanie — Milon, à la tête d’une armée de va-nu-pieds composée principalement de ses anciens gladiateurs, avait été tué au combat par un des lieutenants de César ; Rufus avait été exécuté par des cavaliers espagnols et gaulois lors d’une tentative de sédition. La mort de Rufus à l’âge de trente-quatre ans seulement porta un coup particulièrement rude à Cicéron, qui ne put retenir ses larmes — il n’en versa pas autant en apprenant le destin de Pompée.