Ce fut d’ailleurs Vatinius qui vint l’en informer lui-même, son visage hideux affectant pour l’occasion un simulacre de tristesse.
— Y a-t-il le moindre doute ? demanda Cicéron.
— Pas le moindre. J’ai reçu une dépêche de César : il a vu sa tête coupée.
Cicéron pâlit et s’assit ; je me représentai cette grosse tête avec son épaisse masse de cheveux et ce cou de taureau, et me dis qu’elle n’avait pas dû être facile à couper. Cela avait sans doute été pour César une vision terrible.
— César a pleuré en la voyant, ajouta Vatinius, comme s’il lisait dans mes pensées.
— Quand cela s’est-il passé ? voulut savoir Cicéron.
— Il y a deux mois.
Vatinius lut à voix haute le compte rendu de César. Il en ressortit que Pompée avait fait exactement ce que Quintus avait prédit : il avait fui Pharsale et gagné Lesbos pour chercher consolation auprès de Cornelia. Son plus jeune fils, Sextus, se trouvait aussi avec elle. Ils avaient tous embarqué sur une trirème et fait voile vers l’Égypte, dans l’espoir de convaincre le pharaon de rejoindre leur cause. Pompée avait jeté l’ancre au large de Péluse et envoyé un messager annoncer son arrivée. Mais les Égyptiens avaient déjà eu connaissance du désastre de Pharsale et préféraient se ranger du côté du vainqueur. Au lieu de se contenter de renvoyer Pompée, ils virent une chance de se faire bien voir de César en se chargeant eux-mêmes de son ennemi. Pompée fut invité à venir parlementer. Une petite embarcation vint le chercher, avec à son bord Achillas, général de l’armée égyptienne, et plusieurs officiers supérieurs romains qui avaient servi dans l’armée de Pompée et commandaient à présent les troupes égyptiennes chargées de la protection du pharaon.
Malgré les prières de sa femme et de son fils, Pompée était descendu dans la barque. Les assassins avaient attendu qu’il mît pied à terre, puis l’un d’eux, le tribun militaire Lucius Septimius, lui avait passé par-derrière son épée au travers du corps. Aussitôt après, Achillas et enfin Salvius, un autre officier romain, dégainèrent et le transpercèrent à leur tour.
— « César tient à faire savoir que Pompée affronta la mort avec courage. D’après les témoins, il ramena des deux mains sa toge sur son visage et tomba sur le sable. Sans rien dire ni faire d’indigne de lui, il poussa seulement un soupir et subit leurs coups avec fermeté. À la vue de ce meurtre, Cornelia poussa des cris de désespoir qui parvinrent jusqu’à la côte.
« César n’était qu’à trois jours du vaisseau de Pompée. Quand il arriva à Alexandrie, on lui présenta la tête de Pompée et son cachet, dont l’empreinte représente un lion armé ; il le joint à cette lettre comme preuve de ce récit. Le corps ayant déjà été brûlé sur le lieu où il était tombé, César donna l’ordre que ses cendres soient envoyées à la veuve de Pompée. »
Vatinius roula la lettre et la remit à son aide de camp.
— Mes condoléances, dit-il avant de saluer. C’était un bon soldat.
— Mais pas assez bon, commenta Cicéron après le départ de Vatinius.
Plus tard, il écrivit à Atticus :
Pompée a fini comme il devait finir : je n’en ai pas douté un seul instant. Rois et peuples, tous le savaient si mal dans ses affaires, qu’en quelque lieu qu’il abordât son sort était inévitable. Je ne laisse pas de le déplorer. Il était homme de bien, d’honneur et de mérite.
Ce fut tout ce qu’il avait à en dire. Pas une fois il ne pleura cette mort, et je ne l’entendis plus guère prononcer le nom de Pompée par la suite.
Terentia ne proposa pas de rejoindre Cicéron, et il ne le lui demanda pas, au contraire. Ne pense pas à vous mettre en route par cette saison. Rien ne l’exige. Puis la distance est longue, et les chemins ne sont pas sûrs. Et je ne vois pas ce que ta présence ici pourrait faire. Il passa l’hiver assis près du feu, à ruminer l’effritement de sa famille. Son frère et son neveu étaient toujours en Grèce et ne cessaient d’écrire et de proférer les propos les plus vils à son sujet. Vatinius et Atticus lui avaient tous deux montré des copies de leurs lettres. Sa femme, qu’il n’avait aucun désir de retrouver, refusait de lui envoyer la moindre somme pour vivre ; et quand il s’arrangea avec Atticus pour qu’il lui envoie de l’argent par l’intermédiaire d’un banquier local, il découvrit qu’elle en avait détourné les deux tiers pour son usage personnel. Quant à son fils, il passait tout son temps à boire avec les soldats du cru et refusait de suivre ses leçons : il aspirait à reprendre les armes et souvent ne se donnait pas la peine de dissimuler le mépris que lui inspirait la situation de son père.
Mais surtout, Cicéron s’inquiétait pour sa fille.
Il apprit par Atticus que Dolabella, revenu à Rome en tant que tribun de la plèbe, délaissait à présent totalement Tullia. Il avait quitté le foyer et entretenait des liaisons dans toute la ville et principalement avec Antonia, l’épouse de Marc Antoine (qui prenait très mal cette infidélité bien qu’il vécût ouvertement avec sa maîtresse comédienne et courtisane, Volumnia Cytheris ; d’ailleurs, il divorça par la suite d’Antonia pour épouser Fulvia, la veuve de Clodius). Dolabella ne donnait même pas d’argent à Tullia pour sa subsistance, et Terentia — en dépit des suppliques répétées de Cicéron — refusait de régler les créances de sa fille, prétextant que c’était la responsabilité de son mari. Cicéron se reprochait intégralement le naufrage de sa vie publique et privée. Je me suis perdu par ma faute. Le hasard n’y est pour rien. Je n’en dois accuser que moi. Au milieu de mes douleurs, il en est une qui égale à elle seule toutes les autres : c’est de laisser ma pauvre fille, abandonnée, sans patrimoine, sans ressource quelconque…
Au printemps, toujours sans nouvelles de César, qu’on disait encore en Égypte avec sa dernière maîtresse, la reine Cléopâtre, Cicéron reçut une lettre de Tullia lui annonçant son intention de venir le voir à Brindes. Il s’inquiéta de ce qu’elle entreprît une telle expédition seule. Mais il était trop tard pour qu’il pût l’en empêcher — elle avait pris soin d’être déjà partie lorsqu’il connaîtrait ses intentions — et je n’oublierai jamais l’horreur de Cicéron lorsqu’elle arriva enfin, après un mois de route, accompagnée seulement par une servante et un vieil esclave.
— Ma chère enfant, ne me dis pas que c’est à cela que se limite ta suite… Comment ta mère a-t-elle pu le permettre ? Tu aurais pu te faire dévaliser, ou pis encore.
— Il n’y a plus de raison de t’en inquiéter maintenant, père. Je suis saine et sauve, non ? Et la joie de te revoir vaut tous les risques et désagréments.
Ce voyage témoignait de la force qui animait ce corps fragile, et sa présence ne tarda pas à éclairer la maison tout entière. Les pièces fermées pour l’hiver furent nettoyées et redécorées. Des fleurs firent leur apparition. La qualité des repas s’améliora. Le jeune Marcus lui-même tenta de se montrer plus civilisé en sa compagnie. Et, plus important que toutes ces améliorations domestiques, Cicéron parut retrouver le goût de vivre. Tullia était une jeune femme : eût-elle été un homme, elle aurait fait un bon avocat. Elle lisait la poésie et la philosophie et, ce qui était plus difficile, les comprenait assez pour donner son avis dans une discussion avec son père. Elle ne se plaignait pas, et traitait ses problèmes avec légèreté. Jamais femme n’eut de semblables destins, écrivit Cicéron à Atticus.