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Plus il l’admirait, plus il en voulait à Terentia pour la façon dont elle la traitait. Régulièrement, il me glissait :

— Quel genre de mère laisserait sa fille parcourir plusieurs centaines de milles sans escorte, ou se faire humilier par des marchands dont elle ne peut pas régler les factures ?

Un soir, pendant le dîner, il lui demanda directement ce qui, d’après elle, pouvait expliquer le comportement de Terentia.

Tullia lui répondit très simplement :

— L’argent.

— Mais c’est ridicule. L’argent… c’est tellement dégradant.

— Elle s’est mise en tête que César va avoir besoin de trouver une somme énorme pour payer les frais de la guerre, et qu’il n’aura pas d’autre choix que de confisquer les biens de ses opposants — les tiens en premier.

— Et c’est pour ça qu’elle te laisse vivre dans le dénuement ? Quelle est la logique de tout ça ?

Tullia hésita avant de poursuivre :

— Père, la dernière chose que je voudrais serait d’ajouter encore à tes inquiétudes. C’est pourquoi je ne t’ai encore rien dit. Mais maintenant que tu parais un peu plus solide, je crois qu’il faut que tu connaisses la raison de ma venue, et pourquoi mère s’est efforcée de l’empêcher. Philotimus et elle pillent tes propriétés depuis des mois… peut-être des années. Pas seulement les loyers que cela te rapporte, mais les maisons elles-mêmes. Il y en a que tu reconnaîtrais à peine tant on les a dépouillées.

La première réaction de Cicéron fut l’incrédulité.

— Ce n’est pas possible. Pourquoi ? Comment a-t-elle pu faire une chose pareille ?

— Je ne peux que te répéter ce qu’elle m’a dit : « Il peut sombrer dans la ruine à cause de sa folie, mais je ne le laisserai pas m’entraîner avec lui. »

Tullia s’interrompit, puis ajouta à mi-voix :

— Si tu veux la vérité, je crois qu’elle récupère sa dot.

Cicéron commençait à comprendre la situation.

— Tu veux dire qu’elle veut divorcer ?

— Je ne crois pas qu’elle ait encore arrêté sa décision. Mais je pense qu’elle prend ses précautions pour le cas où les choses en arriveraient là et que tu n’aurais plus les moyens de la rembourser.

Elle se pencha par-dessus la table et lui prit la main.

— Essaie de ne pas être trop fâché contre elle, père. L’argent est sa seule façon d’être indépendante. Je sais qu’elle a encore des sentiments très forts pour toi.

Incapable de maîtriser ses émotions, Cicéron quitta la table et sortit dans le jardin.

De toutes les catastrophes et trahisons qu’il avait subies au cours de ces dernières années, celle-ci était la pire. Elle mettait le comble à tous ses revers de fortune, et il en resta hébété. Et que Tullia lui demandât de se taire jusqu’à ce qu’il puisse en parler face à face avec Terentia, de crainte que sa mère ne devine que c’était elle qui l’avait mis au courant, n’arrangeait pas les choses. Il ne voyait pas quand il retrouverait sa femme. Puis, tout à coup, alors que la chaleur de l’été devenait irrespirable, on lui apporta une lettre de César.

César Dictateur à Cicéron Imperator,

J’ai reçu plusieurs messages de ton frère se plaignant de malhonnêteté envers moi de ta part et insistant sur le fait que, sans ton influence, il n’aurait jamais pris les armes contre moi. J’ai envoyé ces lettres à Balbus pour qu’il te les remette. Tu en feras ce que bon te semblera. Je lui ai pardonné, à lui et à son fils. Ils peuvent vivre où ils veulent. Je n’ai cependant aucun désir de renouer des relations avec lui. Son comportement envers toi confirme la piètre opinion que j’avais commencé à avoir de lui en Gaule.

J’ai pris les devants de mes légions et rentrerai en Italie plus tôt que prévu, le mois prochain, par Tarente. J’espère qu’il nous sera alors possible de nous retrouver afin de régler une fois pour toutes ce qui concerne ton avenir.

Tullia se réjouit fort en lisant ce qu’elle qualifia de « très belle lettre ». Mais Cicéron était au fond de lui en pleine confusion. Il avait espéré pouvoir rentrer à Rome dans la plus grande discrétion. Et la perspective de rencontrer César lui donnait de nouveaux sujets de crainte. Le dictateur saurait sans nul doute se montrer amical, même si son entourage était grossier et insolent. Néanmoins, un million de politesses ne suffiraient pas à dissimuler la simple vérité : il devrait mendier sa vie à un conquérant qui avait détourné la Constitution. Pendant ce temps, des rapports arrivaient presque chaque jour d’Afrique, où Caton rassemblait une armée considérable dans le but de soutenir la cause républicaine.

Cicéron affichait une gaieté de façade par égard pour Tullia, mais retombait dans les affres que lui infligeait sa conscience dès qu’elle était partie se coucher.

— Tu sais que je me suis toujours efforcé de garder le juste cap en me demandant comment l’histoire jugerait mes actes. Eh bien, cette fois, j’en connais le verdict avec certitude. L’histoire dira que Cicéron n’était pas aux côtés de Caton et de la juste cause parce que, à la fin, Cicéron a été lâche. Oh, Tiron, tout vient de mon aveuglement ! En fait, je crois que Terentia a parfaitement raison de sauver ce qu’elle peut du naufrage et de divorcer.

Peu après, Vatinius vint nous annoncer que César avait atterri à Tarente et souhaitait voir Cicéron le surlendemain.

— Où devrons-nous nous rendre exactement ? s’enquit Cicéron.

— Il sera dans l’ancienne villa de Pompée au bord de la mer. Tu la connais ?

Cicéron hocha la tête. Évidemment qu’il se rappelait sa dernière visite, quand Pompée et lui avaient fait des ricochets sur les vagues !

— Je la connais.

Vatinius insista pour lui fournir une escorte militaire, malgré les protestations de Cicéron, qui aurait préféré se déplacer sans ostentation.

— Non, j’ai bien peur que ce ne soit hors de question : la campagne est trop dangereuse. J’espère que nous nous retrouverons dans des circonstances plus favorables. Bonne chance avec César. Il sera bienveillant, j’en suis sûr.

Juste après, tandis que je le reconduisais, Vatinius me glissa :

— Il ne paraît pas très heureux.

— L’humiliation lui est cruelle. Et devoir ployer le genou dans la maison même de son ancien chef ne fait qu’ajouter au malaise.

— Je le ferai peut-être savoir à César.

Nous prîmes la route le lendemain matin — dix cavaliers en avant-garde, suivis par les six licteurs ; Cicéron, Tullia et moi dans la voiture ; Marcus à cheval, une suite de mules de bât et de serviteurs ; et enfin une autre dizaine de cavaliers pour fermer la marche. La plaine de Calabre était plate et poussiéreuse. Nous ne croisions pratiquement personne à l’exception d’un berger ou d’un producteur d’oliviers de temps à autre, et il m’apparut évident que notre escorte n’était pas là du tout pour notre protection, mais pour s’assurer que Cicéron ne s’enfuirait pas. Nous passâmes la nuit dans une maison réservée pour nous à Uria et nous remîmes en chemin le lendemain. Vers le milieu de l’après-midi, alors que nous n’étions plus qu’à deux ou trois milles de Tarente, nous vîmes une longue colonne de cavaliers au loin, qui venait dans notre direction.