Dans la chaleur toujours plus intense et la poussière, on aurait dit un mirage. Il me fallut attendre qu’ils ne fussent plus qu’à quelques centaines de pas pour reconnaître aux cimiers rouges de leurs casques et à leurs étendards qu’il s’agissait de soldats. Notre file s’arrêta, et l’officier responsable mit pied à terre pour venir informer Cicéron que le peloton de cavalerie qui arrivait arborait les couleurs personnelles de César. Il s’agissait de sa garde prétorienne, et le dictateur était avec elle.
— Par tous les dieux, dit Cicéron, vous pensez qu’il veut me faire exécuter sur le bord de la route ?
Puis, voyant l’expression horrifiée de Tullia, il ajouta :
— Je plaisantais, mon petit. S’il avait voulu que je sois tué, ce serait fait depuis longtemps. Allez, finissons-en. Tu ferais mieux de venir, Tiron. Ça te fera une scène pour ton livre.
Il descendit lourdement de voiture et appela Marcus, pour qu’il se joigne à nous.
La colonne de César ne se trouvait plus qu’à une centaine de pas et se déployait sur la route, comme en ordre de bataille. Elle était forte d’au moins quatre ou cinq cents hommes. Nous avançâmes vers eux. Cicéron se tenait entre Marcus et moi. Au début, je ne pus distinguer qui était César. Mais alors, un homme grand descendit de cheval, ôta son casque, qu’il remit à un aide de camp, et marcha vers nous en aplatissant de la main ses maigres cheveux sur sa tête.
Il paraissait irréel de voir approcher ce titan qui occupait les pensées de tous depuis tant d’années — qui avait conquis des pays entiers, bouleversé tant de vies, envoyé des milliers de soldats par monts et pas vaux et réduit la République en miettes comme s’il ne s’était agi que d’un vieux vase passé de mode —, de le regarder et de ne voir, en fin de compte… qu’un mortel ordinaire ! Il marchait à pas très rapides, mais assez courts — curieusement, il m’avait toujours fait penser à un oiseau : ce crâne étroit de rapace, ces yeux sombres, brillants et perçants. Il s’immobilisa juste devant nous. Nous fîmes de même. J’étais assez près pour voir les marques rouges que son casque avait laissées sur sa peau étonnamment pâle et lisse.
Il considéra Cicéron de haut en bas, et lança de sa voix rocailleuse :
— Parfaitement sain et sauf — exactement comme je m’y attendais ! J’aurai un compte à régler avec toi, ajouta-t-il en tendant le doigt vers moi.
Je sentis un instant mes entrailles se liquéfier.
— Tu m’as assuré il y a dix ans que ton maître était à l’article de la mort. Je t’avais bien dit qu’il me survivrait.
— Je suis heureux d’entendre ta prédiction, César, ne serait-ce que parce que tu es le seul homme en position de t’assurer qu’elle se vérifie.
César rejeta la tête en arrière et éclata de rire.
— Ah oui, tu m’as manqué ! Regarde : tu vois que je suis venu exprès à ta rencontre pour te montrer mon estime ? Marchons dans ton sens pour parler un peu.
Ils cheminèrent donc ensemble sur peut-être un demi-mille en direction de Tarente, les troupes de César s’écartant pour les laisser passer. Quelques gardes du corps leur emboîtèrent le pas, l’un d’eux conduisant par la bride le cheval de César. Marcus et moi suivîmes de loin. Je n’entendais pas ce qui se disait, mais j’observai que César saisit à plusieurs reprises Cicéron par le bras tout en faisant des gestes de son autre main. Cicéron me rapporta ensuite que leur conversation avait été amicale, et il me la résuma brièvement ainsi :
César. — Alors, qu’est-ce que tu voudrais ?
Cicéron. — Rentrer à Rome, si tu le permets.
César. — Mais peux-tu me promettre que tu ne me causeras pas de problèmes ?
Cicéron. — Je t’en donne ma parole.
César. — Qu’est-ce que tu feras, là-bas ? Je ne suis pas certain d’avoir envie que tu prononces des discours au Sénat et les tribunaux sont fermés.
Cicéron. — Oh, j’en ai terminé avec la politique, je le sais. Je me retirerai de la vie publique.
César. — Et tu feras quoi ?
Cicéron. — Je pense écrire de la philosophie.
César. — Parfait. J’approuve les hommes d’État qui écrivent de la philosophie. Cela signifie qu’ils ont renoncé à tout espoir de pouvoir. Tu peux aller à Rome. Enseigneras-tu la philosophie en plus d’en écrire ? Si c’est le cas, je pourrais bien t’envoyer quelques-uns de mes hommes les plus prometteurs pour compléter leur instruction.
Cicéron. — Ne craindrais-tu pas que je les corrompe ?
César. — Venant de toi, je n’ai aucune inquiétude. Aurais-tu une autre faveur à me demander ?
Cicéron. — En fait, j’aimerais bien être débarrassé de ces licteurs.
César. — C’est fait.
Cicéron. — Mais ne faut-il pas un vote du Sénat ?
César. — Je suis le vote du Sénat.
Cicéron. — Ah ! J’en déduis donc que tu n’as aucune intention de restaurer la République… ?
César. — On ne reconstruit pas avec du bois pourri.
Cicéron. — Dis-moi : visais-tu cette issue depuis le début… la dictature ?
César. — Absolument pas ! Je ne cherchais que le respect dû à mon rang et à mes réussites. Pour le reste, on s’adapte simplement aux circonstances qui se présentent.
Cicéron. — Je me demande parfois : si j’avais été ton légat en Gaule — comme tu as eu la bonté de me le proposer —, tout cela aurait-il pu être évité ?
César. — Cela, mon cher Cicéron, nous ne le saurons jamais.
— Il était parfaitement aimable, raconta Cicéron. Il n’a rien laissé entrevoir de ses profondeurs effrayantes. Je n’ai vu que la surface tranquille et scintillante.
À la fin de leur entretien, César lui serra la main. Puis il enfourcha son cheval et partit au galop en direction de la villa de Pompée, prenant au dépourvu toute sa garde prétorienne.
Les cavaliers se lancèrent aussitôt à sa poursuite tandis que nous, y compris Cicéron, dûmes nous réfugier dans le fossé pour éviter d’être piétinés.
Les sabots de leurs montures soulevèrent un formidable nuage de poussière qui nous suffoqua et nous fit tousser. Dès qu’ils se furent éloignés, nous remontâmes sur la route pour nous épousseter. Puis nous regardâmes au loin César et sa troupe se fondre dans la brume de chaleur, et alors, seulement, nous commençâmes notre voyage de retour à Rome.
DEUXIÈME PARTIE
REDUX
47 av. J.-C. - 43 av. J.-C
Defendi rem publicam adulescens ; non deseram senex.
« Jeune, j’ai défendu la République ; je ne l’abandonnerai pas dans ma vieillesse. »
XII
Aucune foule ne se pressait cette fois pour saluer le retour de Cicéron sur la route. Tant d’hommes étaient partis à la guerre que les champs paraissaient à l’abandon, les villes délabrées et à moitié désertes. Les gens nous regardaient passer d’un air morne, quand ils ne se détournaient pas.
Venusium fut notre première étape. Cicéron y dicta une lettre glaciale à Terentia :
Je vais, je pense, à Tusculum. Veille à ce que tout soit prêt pour me recevoir. Peut-être amènerai-je avec moi des amis, et vraisemblablement nous y ferons quelque séjour. S’il n’y a pas de cuve dans le bain, qu’on en mette une. Enfin qu’il ne manque rien de ce qui est nécessaire pour bien vivre et se bien porter. Adieu.