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Il n’y mit aucun terme d’affection, n’exprima aucun désir de la revoir et ne l’invita même pas à venir le rejoindre. Je sus alors qu’il s’était résolu à divorcer, quelle que fût la décision de Terentia.

Nous nous arrêtâmes deux jours à Cumes. Les volets de la villa étaient fermés ; la plupart des esclaves avaient été vendus. Cicéron parcourut les pièces étouffantes où régnait une odeur de renfermé en essayant de se remémorer les objets qui manquaient — une table en citronnier dans la salle à manger, un buste de Minerve qui s’était trouvé dans le tablinum, un tabouret d’ivoire dans la bibliothèque. Il se tint un moment dans la chambre de Terentia et contempla les étagères et les alcôves vides. Ce serait le même scénario à Formies ; elle avait emporté toutes ses affaires personnelles — vêtements, peignes, parfums, éventails, ombrelles.

— J’ai l’impression d’être un fantôme qui revient sur les lieux de ma vie.

Elle nous attendait à Tusculum. Nous savions qu’elle était là parce qu’une de ses servantes guettait notre arrivée à la grille.

Je frémissais à la perspective d’une scène aussi violente que celle qui s’était déroulée entre Cicéron et son frère. Mais en fait, Terentia se montra plus douce que je ne l’avais jamais vue. Je suppose que c’était l’effet de revoir son fils après une si longue et si angoissante séparation — en tout cas, c’est vers lui qu’elle courut en premier et lui qu’elle serra contre elle ; c’était la première fois en trente ans que je la voyais pleurer. Elle embrassa ensuite Tullia et se tourna enfin vers son mari. Cicéron me confia par la suite que toute son amertume s’était évanouie à l’instant où elle était venue vers lui et où il avait découvert combien elle avait vieilli. Des rides d’inquiétude creusaient son visage, ses cheveux s’étaient parsemés de gris et son dos si fier s’était légèrement voûté.

— Je n’ai compris qu’à ce moment-là à quel point elle avait souffert d’être mon épouse dans la Rome de César. Je ne prétendrai pas que je ressentais encore de l’amour pour elle, mais j’ai éprouvé une grande pitié, de l’affection et de la tristesse aussi, et j’ai tout à coup décidé de ne parler ni d’argent ni de propriétés — c’était une histoire réglée en ce qui me concernait.

Ils se cramponnèrent l’un à l’autre tels deux étrangers qui avaient survécu à un naufrage, puis ils s’écartèrent et, pour autant que je sache, ils ne se sont plus jamais étreints de leur vie.

Le lendemain matin, Terentia repartit à Rome en femme divorcée. Certains considèrent comme une menace à la moralité publique qu’un mariage, quelle que soit sa durée, puisse être défait si simplement, sans forme de cérémonie ou document légal. Mais c’est une liberté ancestrale et, du moins en l’occurrence, le désir de mettre fin à leur union était mutuel. Naturellement, je n’assistai pas à leur entretien privé. Cicéron m’assura qu’il avait été tout à fait amical.

— Nous vivons séparés depuis trop longtemps ; et avec le grand bouleversement qui a secoué la vie publique, les centres d’intérêt que nous avions en commun n’existent plus.

Il fut décidé que Terentia occuperait la maison de Rome jusqu’à ce qu’elle emménage dans une propriété à elle. Pendant ce temps, Cicéron resterait à Tusculum. Marcus choisit de rentrer en ville avec sa mère ; Tullia — dont le mari volage, Dolabella, s’apprêtait à embarquer pour l’Afrique avec César dans le but de combattre Caton — resta auprès de son père.

Si l’un des malheurs de la condition humaine est que le bonheur puisse vous être arraché à tout moment, l’une de ses joies est qu’il peut vous être rendu tout aussi inopinément. Cicéron avait toujours apprécié la tranquillité et l’air pur de sa maison des collines de Frascati ; à présent, il pouvait en profiter de façon ininterrompue, et en compagnie de sa fille adorée. Comme cette maison allait devenir sa résidence principale, je me dois de la décrire plus en détail. Il y avait un gymnase en haut, qui conduisait à sa bibliothèque et qu’il avait baptisé le Lycée, en l’honneur d’Aristote. C’était là qu’il marchait le matin, dictait ses lettres et s’entretenait avec ses visiteurs, et c’était là qu’autrefois il répétait ses discours. De là, il pouvait voir les pâles ondulations des sept collines de Rome, à quinze milles de distance. Mais puisqu’il n’avait plus le moindre contrôle sur ce qui se déroulait là-bas, il n’avait plus à s’en inquiéter et se sentait libre de se concentrer sur ses livres — ainsi, d’une certaine façon, la dictature l’avait délivré. En contrebas de cette vaste terrasse, il y avait un jardin aux allées ombragées, comme chez Platon, et qu’il appelait son Académie. Ces deux espaces, le Lycée et l’Académie, étaient ornés de superbes statues grecques en marbre et en bronze, dont la préférée de Cicéron était l’Hermathéna, un buste double accolé à la façon de Janus, représentant Hermès et Athéna regardant chacun dans la direction opposée. La douce musique de l’eau qui coulait de diverses fontaines, mêlée au chant des oiseaux et au parfum des fleurs créait une atmosphère de sérénité élyséenne. Sinon, la colline alentour était silencieuse : la plupart des sénateurs propriétaires des villas voisines étaient soit en fuite soit morts.

Ce fut donc dans cet endroit que Cicéron passa avec Tullia toute l’année qui suivit, à l’exception de quelques rares séjours à Rome. Il considéra ultérieurement cet interlude comme la période la plus sereine de sa vie, et aussi comme la plus créative, car il respecta son engagement envers César de s’en tenir à l’écriture. Et son énergie était telle que, concentré sur la création littéraire au lieu de se disperser entre sa carrière juridique et politique, il produisit en une année autant d’ouvrages de philosophie et de rhétorique que la plupart des savants n’en écrivent en une vie, les rédigeant à la suite les uns des autres sans la moindre pause. Il avait pour objectif d’initier Rome à toutes les doctrines des écoles grecques, et de faire passer en latin les termes de la dialectique et de la physique empruntés à la Grèce. Sa méthode de rédaction était extrêmement rapide. Il se levait à l’aube et se rendait directement dans sa bibliothèque, où il consultait les textes dont il avait besoin en griffonnant des notes — il avait une vilaine écriture, et j’étais l’un des rares à pouvoir la déchiffrer —, puis, lorsque je le rejoignais, une ou deux heures plus tard, il arpentait le Lycée en dictant.

Il me laissait souvent chercher des citations, voire rédiger des passages entiers suivant le plan qu’il avait établi. Il ne prenait généralement pas le temps de les corriger, et j’avais appris à imiter son style à la perfection.

La première œuvre qu’il termina cette année-là fut une histoire de l’art oratoire qu’il intitula Brutus, en l’honneur de Marcus Junius Brutus à qui il est dédié. Il n’avait pas revu son jeune ami depuis l’époque où ils occupaient des tentes voisines à Dyrrachium. Qu’il choisît un sujet comme l’art oratoire était une provocation, dans la mesure où cette matière n’avait plus vraiment cours dans un pays où les élections, le Sénat et les tribunaux étaient sous le contrôle d’un dictateur.

Entré un peu trop tard dans le chemin de la vie, je suis comme un voyageur surpris par les ténèbres avant d’avoir touché au but, et je regrette que cette obscurité se soit répandue sur la République avant la fin de ma carrière. Mais c’est en portant les yeux sur toi, Brutus, que je me sens affligé. Tu t’étais élancé dans la carrière de la gloire comme sur un char victorieux, et les malheurs de la République viennent arrêter ta course.