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Les malheurs de la République… j’étais surpris que Cicéron veuille prendre un tel risque en cherchant à publier de semblables passages, surtout si l’on considérait que Brutus était à présent un membre important de l’administration de César. Lui ayant pardonné son engagement auprès de Pompée après Pharsale, le dictateur venait même de le nommer gouverneur de Gaule cisalpine sans qu’il fût passé par le rang de préteur et encore moins de consul. Certains assuraient que c’était parce qu’il était le fils de l’ancienne maîtresse de César, Servilia, et que cette promotion était une faveur qu’il rendait à cette femme, mais Cicéron écarta ces ragots.

— César ne fait jamais rien par sentiment. S’il lui a donné ce poste, c’est indubitablement en partie parce qu’il est doué, mais c’est surtout parce que c’est le neveu de Caton et que c’est une excellente façon pour César de diviser ses ennemis.

Brutus, qui, outre un certain idéalisme hautain, partageait aussi le rigorisme et l’esprit de contradiction de son oncle, n’apprécia guère l’œuvre qui portait son nom ni son pendant, L’Orateur, que Cicéron écrivit peu après et lui dédia également. Il envoya une lettre de Gaule stipulant que le style oratoire de Cicéron était très bien à son époque, mais qu’il était beaucoup trop ampoulé à la fois pour le bon goût et pour les temps modernes — qu’il recourait beaucoup trop aux artifices, aux plaisanteries et aux voix déformées : ce qu’il fallait dorénavant, c’était une sincérité dépouillée et sans émotion. Il était typique de la suffisance de Brutus qu’il se permît de faire un cours d’éloquence au plus grand orateur de son temps, mais Cicéron avait toujours apprécié l’honnêteté de Brutus, et il ne s’en offusqua pas.

Ce fut une époque curieusement heureuse et, je dirais presque, insouciante. L’ancienne propriété de Lucullus, qui se trouvait juste à côté, fut vendue, et son nouvel occupant se révéla être Aulus Hirtius, le lieutenant impeccable de César que j’avais rencontré en Gaule, plus de dix ans auparavant. Il était maintenant préteur, mais les tribunaux se réunissaient si rarement qu’il passait la majeure partie de son temps chez lui, où il vivait avec sa sœur aînée. Un matin, il invita Cicéron à dîner. C’était un gourmet notoire, et il s’était quelque peu empâté à force de manger du paon et du cygne. Il n’avait pas encore quarante ans, comme pratiquement tous les proches de César, était d’une politesse exquise et avait un goût littéraire raffiné. On disait qu’il avait écrit un certain nombre des Commentaires de César, que Cicéron avait portés aux nues dans son Brutus (le style en est simple, pur, gracieux, et dépouillé de toute pompe de langage : c’est une beauté sans parure, me dicta-t-il, avant d’ajouter, hors texte : « Oui, et aussi fade que des bonshommes tracés sur le sable par un petit enfant »). Cicéron ne vit aucune raison de décliner l’hospitalité de son nouveau voisin. Il se rendit donc chez Hirtius le soir même, accompagné de Tullia, et c’est ainsi que naquit une surprenante amitié campagnarde ; j’étais souvent invité aussi.

Un jour, Cicéron demanda s’il pourrait jamais donner à Hirtius quoi que ce fût en échange de ces somptueux dîners, et son hôte lui répondit qu’en fait il le pouvait parfaitement : César l’avait encouragé, s’il en avait la possibilité, à étudier la philosophie et la rhétorique « aux pieds du maître » et il apprécierait de recevoir quelques leçons. Cicéron accepta et entreprit de former le jeune homme à la déclamation, comme il l’avait lui-même été dans sa jeunesse par Apollonius Molon. Les cours avaient lieu dans l’Académie, près de la clepsydre, et Cicéron lui apprit à mémoriser un discours, à respirer, à projeter sa voix et à se servir de ses bras et de ses mains pour appuyer du geste le propos qu’il voulait délivrer. Hirtius se vanta de ses progrès auprès de son ami Caius Vibius Pansa, autre jeune officier de l’état-major de César en Gaule, qui devait remplacer Brutus au poste de gouverneur de la Gaule cisalpine à la fin de l’année. Il s’ensuivit que Pansa se mit cette année-là à fréquenter lui aussi assidûment la villa de Cicéron, et qu’il apprit également à mieux s’exprimer en public.

Cette école informelle ne tarda pas à compter un troisième élève en la personne de Cassius Longinus, survivant endurci de l’expédition de Crassus à Parthes et ancien dirigeant de Syrie que Cicéron avait vu pour la dernière fois à la conférence du Sénat, sur l’île de Corcyre. À l’instar de Brutus, dont il avait épousé la sœur, il s’était rendu à César, qui l’avait épargné, et il attendait avec impatience une haute fonction. Taciturne et ambitieux, je ne l’ai jamais trouvé d’une compagnie très plaisante, et Cicéron n’appréciait guère sa philosophie, qui tendait vers un épicurisme extrême. Il chipotait à table, ne buvait jamais de vin et faisait énormément d’exercice. Il confia un jour à Cicéron que le plus grand regret de sa vie était d’avoir accepté le pardon de César, que cela n’avait cessé de ronger son âme, et que, six mois après sa reddition, il avait tenté de tuer César alors que le dictateur rentrait d’Égypte. Cassius aurait pu réussir si le bateau de César avait mouillé sur la même rive du Cydnus que ses propres trirèmes ; mais, au dernier moment, le dictateur avait choisi la rive opposée, et alors la nuit était trop avancée pour que Cassius pût le rejoindre. Cicéron lui-même, qui ne s’offusquait pas facilement, fut effaré par son manque de discrétion et lui conseilla de ne pas le répéter, et certainement pas sous son toit, où Hirtius et Pansa pourraient en entendre parler.

Je me dois enfin d’évoquer un quatrième visiteur, qui pourrait paraître le plus inattendu de tous car il s’agit de Dolabella, le mari volage de Tullia. Elle le croyait en Afrique, en train de se battre aux côtés de César contre Caton et Scipion, mais, au début du printemps, Hirtius reçut des nouvelles comme quoi la campagne était terminée, et que César avait remporté une victoire éclatante. Hirtius interrompit les leçons pour rentrer au plus vite à Rome, et, quelques jours plus tard, de bon matin, un messager apporta une lettre à Cicéron :

Dolabella à son cher beau-père, Cicéron.

J’ai l’honneur de t’informer que César a vaincu l’ennemi et que Caton s’est donné la mort. Je suis arrivé à Rome ce matin pour faire mon rapport au Sénat. Je suis passé chez moi, où l’on m’a informé que Tullia est avec toi. Puis-je avoir ta permission de venir à Tusculum pour voir les deux êtres qui me sont les plus chers au monde ?

— Coup sur coup sur coup, commenta Cicéron. La République défaite, Caton mort, et maintenant mon gendre qui veut voir sa femme.

Il promena un regard morne sur la campagne, vers les collines lointaines de Rome, bleues dans la lueur de l’aube printanière.

— Sans Caton, le monde ne sera plus le même.

Il envoya un esclave chercher Tullia, et lui montra la lettre dès qu’elle se présenta. Elle avait si souvent mentionné la cruauté de Dolabella à son égard que j’imaginais, comme Cicéron, qu’elle ne voudrait surtout pas le revoir. Au lieu de cela, elle s’en remit entièrement à son père, assurant qu’il lui serait parfaitement égal de se retrouver en sa présence ou pas.

— Eh bien, si c’est vraiment ton sentiment, je vais peut-être lui dire de venir, ne serait-ce que pour lui faire savoir ma façon de penser sur ce qu’il t’a fait subir.