Cette mort affecta encore davantage Brutus et Cassius, qui étaient tous deux liés à Caton, l’un par le sang et l’autre par le mariage. Brutus écrivit de Gaule pour demander si Cicéron pourrait rédiger l’éloge de son oncle. Sa lettre arriva au moment même où Cicéron apprenait que Caton l’avait nommé dans son testament parmi les tuteurs de son fils. Comme tous ceux qui avaient accepté le pardon de César, le suicide de Caton lui faisait honte. Il passa donc outre le risque d’offenser le dictateur et s’acquitta de la requête de Brutus en dictant un court texte, Caton, en à peine plus d’une semaine.
La pensée aussi nerveuse que la personnalité ; indifférent au jugement de ses semblables ; méprisant la gloire, les titres et les décorations, et plus encore ceux qui les recherchent ; défenseur des lois et des libertés ; soucieux de l’intérêt public ; dédaigneux des tyrans, de leur vulgarité et de leur présomption ; entêté, exaspérant, sévère, dogmatique ; rêveur, fanatique, mystique, soldat ; préférant arracher les entrailles de son ventre plutôt que de se soumettre au vainqueur — seule la République romaine pouvait engendrer un homme tel que Caton, et ce n’est que dans la République romaine qu’un homme tel que Caton voulait vivre.
C’est vers cette époque que César revint d’Afrique et, peu après, au cœur de l’été, il organisa quatre triomphes en quatre jours pour célébrer ses victoires en Gaule, sur la mer Noire, en Afrique et sur le Nil — une épopée à sa propre gloire comme Rome n’en avait jamais connue. Cicéron emménagea dans sa maison du Palatin pour y assister — non qu’il en eût envie ; ainsi qu’il l’écrivit à son ami Sulpicius : Comme dans toutes les guerres civiles, le mal est dans la victoire même, naturellement insolente. Il y eut cinq chasses aux bêtes sauvages, un spectacle de bataille comprenant des éléphants dans le Circus Maximus, un autre de combat naval dans un bassin creusé près du Tibre, des pièces de théâtre données dans tous les coins de la ville, des compétitions d’athlétisme sur le Champ de Mars, des courses de chars, des jeux à la mémoire de Julia, la fille du dictateur, un banquet offert pour toute la ville où l’on servit la viande des bêtes immolées, une distribution de monnaie, une autre de pain, et des parades incessantes de soldats, de trésors et de prisonniers qui défilaient dans les rues — le noble chef gaulois, Vercingétorix, fut, après six ans d’incarcération, garrotté dans le Carcer — et, jour après jour, nous entendions de notre terrasse les légionnaires gueuler leurs chansons paillardes :
Cependant, malgré leur pompe, ou peut-être à cause d’elle, le fantôme réprobateur de Caton semblait hanter ces manifestations. Lors du triomphe d’Afrique, au défilé d’une voiture décorée le dépeignant en train de s’arracher les entrailles, la foule poussa une plainte sonore. On disait que la mort de Caton avait une portée religieuse, qu’il avait agi ainsi pour diriger la colère des dieux sur la tête de César. Le même jour, lorsque l’essieu du char triomphal se brisa, projetant le dictateur à terre, on y vit un signe du mécontentement divin. César prit l’inquiétude de la foule suffisamment au sérieux pour présenter le spectacle le plus extraordinaire de tous : la nuit venue, à la lueur de torches portées par des hommes montés sur quarante éléphants qui marchaient en ordre à droite et à gauche, il monta au Capitole sur les genoux afin de racheter son impiété auprès de Jupiter.
Tout comme certains chiens particulièrement fidèles se couchent, dit-on, près de la tombe de leur maître car ils sont incapables d’accepter sa mort, il y avait à Rome des citoyens qui s’accrochaient à l’espoir que la République pouvait encore renaître. Cicéron lui-même fut brièvement victime de ce mirage. Après la fin des triomphes, il décida d’assister à une séance du Sénat. Il n’avait aucunement l’intention de prendre la parole. Il s’y rendait en partie en souvenir du bon vieux temps et en partie parce qu’il savait que César avait nommé plusieurs centaines de nouveaux sénateurs et qu’il était curieux de voir à quoi ils ressemblaient.
— C’était une assemblée pleine d’inconnus, me raconta-t-il ensuite. Quelques-uns étaient effectivement étrangers, la plupart n’avaient pas été élus, et pourtant cela formait tout de même un Sénat.
Il se réunissait sur le Champ de Mars, dans la même salle du grand complexe pompéïen où s’était tenue la séance d’urgence, après l’incendie de l’ancienne Curie. César avait même permis que la grande statue de marbre de Pompée restât en place, et l’image du dictateur présidant la séance depuis l’estrade, avec la statue de Pompée derrière lui, donna à Cicéron bon espoir pour l’avenir. Le sujet du débat était de savoir si l’ancien consul M. Marcellus, qui avait compté parmi les plus intransigeants des opposants à César et s’était exilé à Lesbos après Pharsale, pourrait être autorisé à rentrer à Rome. Son frère Caius — le magistrat qui avait approuvé mon affranchissement — était l’instigateur des appels à la clémence, et il venait de terminer son discours quand un oiseau parut surgir de nulle part, voleta au-dessus des sénateurs et fondit vers la porte. Le beau-père de César, L. Calpurnius Piso, se leva immédiatement pour décréter que c’était un présage : les dieux déclaraient que Marcellus devait lui aussi recevoir le droit de rentrer chez lui à tire-d’aile. Alors le Sénat tout entier, y compris Cicéron, se leva et se tourna vers César pour réclamer sa clémence ; Caius Marcellus et Pison se jetèrent à genoux à ses pieds.
César leur fit signe de retourner s’asseoir.
— Celui pour qui vous plaidez tous m’a adressé plus de graves insultes que n’importe qui en ce monde. Et pourtant je suis touché par vos prières, outre le fait que les auspices me paraissent particulièrement propices. Je n’ai nul besoin de mettre ma dignité au-dessus du désir unanime de cette assemblée : j’ai vécu assez longtemps pour satisfaire aux besoins de la nature et de la gloire. Que Marcellus rentre chez lui et demeure en paix dans la ville de ses distingués ancêtres.
Cette déclaration fut accueillie par un tonnerre d’applaudissements, et plusieurs des sénateurs assis autour de Cicéron le pressèrent de se lever pour exprimer leur gratitude à tous. Il en fut si ému qu’il en oublia son serment de ne jamais s’exprimer devant le Sénat illégitime de César et s’exécuta, louant le dictateur en face dans les termes les plus extravagants :
— Il me semble que tu as vaincu la victoire même, en remettant aux vaincus les droits qu’elle avait acquis sur eux. Ainsi donc, à toi seul appartient le titre d’invincible !
Soudain, il lui parut possible que César puisse diriger en « premier parmi ses pairs » plutôt qu’en tyran. J’ai cru y voir comme une nouvelle aurore de la République, écrivit-il à Sulpicius. Le mois suivant, il plaida pour le pardon d’un autre exilé, Quintus Ligarius — un sénateur presque aussi détestable pour César que Marcellus —, et, cette fois encore, César écouta et rendit son jugement en faveur de la clémence.