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Mais l’idée que tout cela pût conduire à une restauration de la République n’était qu’une illusion. Quelques jours plus tard, le dictateur dut quitter Rome précipitamment pour s’occuper en Espagne d’un soulèvement mené par les fils de Pompée, Gnaeus et Sextus. Hirtius confia à Cicéron que le dictateur était furieux. Beaucoup de rebelles étaient des hommes qu’il avait épargnés à la condition qu’ils ne reprennent pas les armes ; et voilà qu’ils trahissaient sa magnanimité. Hirtius avertit qu’il n’y aurait plus d’actes de clémence. Pour son propre bien, Cicéron serait bien avisé de se tenir à l’écart du Sénat, de garder tête baissée et de s’en tenir à la philosophie.

— Cette fois, ce sera un combat à mort.

Tullia était retombée enceinte de Dolabella — fruit, me dit-elle de la visite de son époux à Tusculum. Cette découverte commença par l’enchanter car elle y vit un moyen de sauver son mariage. Dolabella semblait lui aussi se réjouir. Mais lorsqu’elle rentra à Rome avec Cicéron pour assister aux quatre triomphes de César, elle se rendit à la maison qu’elle partageait avec Dolabella dans l’intention de lui faire une surprise, et elle trouva Metella endormie dans son lit. Cela lui porta un coup terrible et, aujourd’hui encore, je me reproche de ne pas l’avoir avertie de ce que j’avais vu en allant chercher son mari.

Elle me demanda conseil, et je la pressai de divorcer sans attendre. L’enfant devait arriver quatre mois plus tard. Si elle était encore mariée lorsqu’il viendrait au monde, Dolabella aurait parfaitement le droit de lui prendre l’enfant ; alors que si elle avait divorcé, les choses seraient plus compliquées. Dolabella devrait lui intenter un procès pour établir sa paternité, et elle aurait pour le moins, grâce à son père, la meilleure défense juridique possible. Elle en parla à Cicéron, et il fut parfaitement d’accord. Il allait être grand-père pour la première fois, et il n’avait aucunement l’intention de laisser l’enfant de sa fille à Dolabella et à la fille de Clodia.

Donc, le matin même où Dolabella devait partir se battre avec César en Espagne, Tullia se rendit chez lui, accompagnée de Cicéron, pour l’informer que leur mariage était terminé et qu’elle désirait élever l’enfant. Cicéron me décrivit après coup la réaction de Dolabella :

— Cette crapule s’est contentée de hausser les épaules, lui a souhaité tout le bonheur possible avec le bébé et est convenu que celui-ci serait bien entendu beaucoup mieux avec sa mère. Puis il m’a pris à part pour me dire qu’il lui était pour le moment absolument impossible de me rembourser la dot et qu’il espérait que cela n’entacherait pas nos relations ! Qu’est-ce que je pouvais dire ? Je ne peux guère me permettre de me faire un ennemi d’un des plus proches lieutenants de César, outre le fait que je ne peux pas me résoudre à le détester.

Il était angoissé et se reprochait d’avoir permis qu’une telle situation se produise.

— J’aurais dû insister pour qu’elle divorce dès que j’ai appris comment il se conduisait. Que va-t-elle faire maintenant ? Une mère abandonnée de trente et un ans, de santé fragile et sans dot, ne peut guère espérer de propositions de mariage.

Il comprit alors avec lassitude que s’il fallait un mariage, ce serait à lui d’en contracter un. Rien ne pouvait moins lui convenir. Sa nouvelle existence de célibataire lui plaisait, et il préférait la compagnie de ses livres à la perspective de vivre avec une nouvelle épouse. Il avait à présent soixante ans, et même s’il était encore bel homme, le désir sexuel — qui n’avait jamais occupé une grande place dans sa vie, même dans sa jeunesse — déclinait. Il est vrai qu’en vieillissant il badinait davantage avec les dames. Il appréciait les dîners auxquels participaient de jolies jeunes femmes — il fut même un soir à la même table que la maîtresse de Marc Antoine, la comédienne déshabillée Volumnia Cytheris, ce qu’il n’aurait jamais accepté autrefois. Mais rien n’allait au-delà de simples compliments murmurés sur un lit de table, voire d’un poème d’amour envoyé par messager le lendemain matin.

Malheureusement, il était maintenant obligé de se marier pour se procurer de l’argent. Les agissements de Terentia pour récupérer en secret sa dot avaient grevé ses finances, et il savait que Dolabella ne le rembourserait jamais. Il avait beau posséder de nombreuses propriétés — dont deux nouvellement acquises, l’une à Astoria, sur la côte près d’Antium, et l’autre à Puteoli, dans la baie de Naples —, il pouvait à peine les entretenir. Vous vous demandez certainement : « Mais pourquoi n’en a-t-il pas vendu quelques-unes ? » Seulement, Cicéron n’a jamais procédé de la sorte. Sa devise a toujours été : « Les revenus doivent s’adapter à la dépense, et non l’inverse. » Or, comme la pratique juridique ne lui permettait plus d’accroître ses revenus, la seule solution réaliste était une fois encore d’épouser une femme riche.

C’est un épisode sordide. Mais j’ai juré dès le début de dire la vérité, et c’est ce que je ferai. Il y avait trois épouses potentielles. L’une était Hirtia, sœur aînée de Hirtius. Son frère avait tiré des richesses immenses de son passage en Gaule et, pour se débarrasser de cette femme pénible, il était prêt à l’offrir à Cicéron avec une dot de deux millions de sesterces. Mais comme l’écrivit Cicéron à son propos dans une lettre à Atticus : Je ne sais rien de plus repoussant, et il lui paraissait absurde que, pour entretenir ses superbes maisons, la solution fût d’y installer une femme hideuse.

Il y eut ensuite Pompeia, la fille de Pompée. Elle avait été l’épouse de Faustus Sylla, le détenteur des manuscrits d’Aristote, récemment tué en défendant la cause sénatoriale en Afrique. Mais s’il l’épousait, cela ferait de Gnaeus — l’homme qui avait menacé de le tuer à Corcyre — son beau-frère. C’était impensable. De plus, Pompeia ressemblait énormément à son père.

— Tu imagines, me dit-il avec un frisson, de se réveiller tous les matins à côté de Pompée ?

Ce qui ne laissait donc que le parti le moins convenable de tous. Publilia n’avait que quinze ans. Son père, M. Publilius, riche ami d’Atticus faisant partie de l’ordre équestre, était mort en laissant à sa fille ses biens placés en fidéicommis jusqu’à son mariage. Et son tuteur principal n’était autre que Cicéron. Ce fut Atticus qui eut l’idée — il appela cela une « solution élégante » — de ce mariage de Cicéron avec sa pupille afin de pouvoir mettre la main sur sa fortune. Cela n’avait rien d’illégal. La mère de la jeune fille et son oncle, flattés à la perspective d’établir un lien familial avec un homme aussi distingué, soutenaient le projet. Quant à Publilia elle-même, quand Cicéron se décida non sans hésitations à aborder le sujet, elle lui assura qu’elle serait honorée d’être sa femme.

— Tu en es sûre ? insista-t-il. J’ai quarante-cinq ans de plus que toi… je pourrais être ton grand-père. Tu ne trouves pas cela… contre nature ?

Elle le regarda bien en face.

— Non.

Après son départ, Cicéron se tourna vers moi.

— Eh bien, elle a l’air de dire la vérité. Je n’y penserais même pas si elle paraissait révulsée à la simple idée de m’approcher.

Il poussa un profond soupir et secoua la tête.

— J’imagine que je ferais mieux de le faire. Mais les gens vont jaser.

— Ce n’est pas des gens que tu devrais t’inquiéter, ne pus-je m’empêcher de lui répliquer.

— À qui penses-tu ?

— Mais à Tullia, bien sûr, répondis-je, stupéfait qu’il n’eût pas songé à la consulter. Comment crois-tu qu’elle va réagir ?