Il me considéra avec un étonnement non feint.
— Pourquoi Tullia s’y opposerait-elle ? Je fais cela pour elle tout autant que pour moi.
— Eh bien, dis-je faiblement, tu vas voir qu’elle ne sera pas ravie.
Et c’est exactement ce qui arriva. Cicéron me raconta que lorsqu’il lui avait parlé de son intention, elle s’était évanouie et, pendant une heure ou deux, il avait craint pour sa santé et celle du bébé. Quand elle avait recouvré ses sens, elle voulut savoir comment il avait pu avoir une idée pareille. Attendait-on réellement d’elle qu’elle appelle cette enfant sa belle-mère ? Allaient-elles vivre sous le même toit ? Il fut consterné par la violence de sa réaction. Il était cependant trop tard pour reculer. Il avait déjà emprunté aux prêteurs dans l’attente de la fortune de sa nouvelle femme. Aucun de ses enfants n’assista au repas de noces : Tullia alla passer les derniers mois de sa grossesse chez sa mère, et Marcus demanda à son père la permission d’aller se battre en Espagne dans l’armée de César. Cicéron parvint à le persuader qu’un tel engagement serait un affront à ses anciens camarades, et il l’envoya à Athènes avec une pension généreuse, afin de faire entrer un peu de philosophie dans cette forte tête.
J’assistai au mariage, qui eut lieu chez la mariée. Les seuls autres invités étaient Atticus et sa femme, Pilia, qui, bien qu’elle eût elle-même trente ans de moins que son mari, paraissait presque imposante à côté de la frêle Publilia. La jeune fille, toute de blanc vêtue, ses cheveux relevés et la ceinture sacrée lui enserrant a taille, évoquait une poupée délicate. D’autres que Cicéron s’en seraient certainement très bien sortis — Pompée, j’en suis certain, eût été parfaitement à son affaire —, mais Cicéron était si manifestement mal à l’aise que lorsqu’il dut prononcer la simple formule d’engagement (« Là où tu es, Gaia, moi, Gaius, je veux être »), il intervertit les noms, ce qui était un mauvais présage.
Après un long banquet, le cortège nuptial accompagna au crépuscule les époux jusqu’à la maison de Cicéron. Il avait espéré garder son mariage secret, et il courait presque dans les rues, fuyant le regard des passants et tirant sa jeune épouse par la main. Mais un cortège nuptial attire toujours les regards, et son visage était trop célèbre pour ne pas être reconnu. Aussi, lorsque nous arrivâmes au Palatin, étions-nous suivis par une cinquantaine de personnes, et autant de clients attendaient devant la maison pour applaudir et jeter des fleurs sur l’heureux couple. Je craignais que Cicéron ne se fît mal au dos en portant la mariée pour lui faire franchir le seuil, mais il la souleva sans peine et la précipita dans la maison, me soufflant de vite fermer la porte derrière nous. La jeune fille monta aussitôt dans l’ancienne suite de Terentia, où ses servantes avaient déjà défait ses bagages, afin de se préparer pour sa nuit de noces. Cicéron chercha à me persuader de rester encore prendre un peu de vin avec lui, mais je prétextai l’épuisement et l’abandonnai là.
Dès le début, le mariage fut un désastre. Cicéron ne savait pas du tout s’y prendre avec sa jeune épouse. C’était comme si la fille d’un ami était venue s’installer chez lui. Il jouait parfois le rôle du bon oncle attentif, s’émerveillant de l’entendre jouer de la lyre ou la félicitant pour ses talents de brodeuse. À d’autres moments, il était son professeur exaspéré, effaré par son ignorance en histoire et en littérature. Mais le plus souvent, il essayait de l’éviter. Il me confia un jour que la seule base solide pour une telle relation eût été le désir, mais qu’il n’en ressentait tout simplement aucun. Pauvre Publilia — plus son célèbre mari la négligeait, plus elle s’accrochait à lui, et plus il s’irritait.
Cicéron finit par aller voir Tullia pour la supplier de revenir. Il lui assura qu’elle pourrait mettre son enfant au monde chez lui — la naissance était imminente — et qu’il renverrait Publilia, ou plutôt qu’il chargerait Atticus de le faire car il trouvait cette situation trop pénible à gérer. Tullia, affligée de voir son père dans cet état, accepta, et le très patient Atticus dut aller voir la mère et l’oncle de Publilia pour leur expliquer pourquoi la jeune femme devait rentrer chez elle après moins d’un mois de vie maritale. Il avança l’espoir qu’après la naissance du bébé le couple pourrait reprendre une vie normale, mais que, pour le moment, les désirs de Tullia passaient en priorité. Ils n’avaient pas vraiment le choix, et donc, ils acceptèrent.
Tullia rentra chez nous au mois de janvier. Elle fut amenée à la porte en litière et il fallut l’aider à entrer dans la maison. Je me souviens d’une froide journée d’hiver où tout était éclatant, vif et lumineux. Tullia avait du mal à se déplacer. Craignant qu’elle n’attrape froid, Cicéron s’agita autour d’elle, ordonna qu’on ferme la porte et qu’on apporte du bois pour le feu. Elle dit qu’elle aimerait aller s’allonger dans sa chambre. Cicéron envoya chercher un médecin pour l’examiner. Celui-ci annonça peu après que le travail avait commencé. On alla prévenir Terentia, qui vint avec une sage-femme et ses assistantes. Elles disparurent toutes dans la chambre de la parturiente.
Les hurlements de douleur qui résonnèrent dans toute la maison ne ressemblaient en rien à Tullia. En fait, ils ne semblaient même pas humains. C’étaient des cris gutturaux, primordiaux, dont toute trace de personnalité avait été éradiquée par la souffrance. Je me demandai comment ils s’intégraient dans le schéma philosophique de Cicéron. Pouvait-on de près ou de loin associer le bonheur à un tel martyre ? Sans doute. Mais incapable de supporter ces cris, Cicéron sortit marcher dans le jardin, tournant en rond pendant des heures sans prendre garde au froid. Le silence se fit enfin, et il rentra dans la maison. Il me regarda, et nous attendîmes. Un moment qui nous parut très long s’écoula, puis il y eut des pas, et Terentia apparut enfin. Elle avait le visage pâle et tiré, mais sa voix était triomphante.
— C’est un garçon, dit-elle, un beau garçon… et elle va bien.
Elle allait bien. C’était tout ce qui importait pour Cicéron. L’enfant était robuste, et on l’appela Publius Lentulus, suivant le patronyme adoptif de son père. Cependant, Tullia ne pouvait l’allaiter, et il fallut prendre une nourrice. Les jours s’écoulaient, mais elle ne paraissait pas se remettre de l’accouchement. En raison de l’hiver particulièrement froid à Rome, il y avait beaucoup de fumée, et le vacarme du Forum l’empêchait de se reposer. Il fut décidé qu’elle retournerait avec son père à Tusculum, où ils avaient vécu une année si heureuse ensemble et où elle pourrait récupérer au calme des collines de Frascati pendant que lui et moi avancerions dans l’écriture de sa philosophie. Nous prîmes un médecin avec nous. Le bébé voyageait avec sa nourrice, et tout un train d’esclaves chargés de veiller sur lui.
Le voyage fut pour Tullia très pénible. Elle avait peine à respirer et le visage rougi de fièvre bien qu’elle gardât les yeux calmes et grands ouverts et se dît contente : elle ne se sentait pas malade, juste fatiguée. Lorsque nous arrivâmes à la villa, le médecin insista pour qu’elle aille directement se coucher. Il me prit peu après à part et m’avoua que Tullia en était manifestement au tout dernier stade de la consomption et qu’elle ne passerait pas la nuit. Devait-il en informer le père ou valait-il mieux que ce soit moi qui m’en charge ?
Je répondis que je le ferais. J’attendis d’avoir repris mon calme et rejoignis Cicéron dans la bibliothèque. Il avait sorti quelques livres mais n’avait pas pris la peine de les dérouler. Il était assis, le regard perdu dans le vide. Il ne se retourna même pas à mon entrée. Il lâcha :