Il me la tendit par-dessus la table.
Je veux te faire part d’une réflexion qui m’a été d’un grand secours, et où tu puiseras peut-être quelque consolation. À mon retour d’Asie, comme je faisais voile d’Égine vers Mégare, je me mis à regarder le pays qui m’entourait. Mégare était devant moi, Égine derrière, le Pirée sur la droite, à gauche Corinthe. Ces villes autrefois si florissantes n’offraient à mes regards que désolation et ruines. À cette vue je me suis dit à moi-même : « Comment osons-nous, chétifs mortels que nous sommes, nous plaindre à la mort d’un des nôtres, nous dont la nature a fait la vie si courte, quand nous voyons d’un seul coup d’œil les cadavres gisants de tant de grandes cités ? Dis, Servius, ne voudras-tu pas descendre en toi-même et reconnaître ta condition de mortel ? » Crois-moi, Cicéron, cette réflexion ne fut pas pour moi d’un médiocre effet. Et quand le faible souffle qui animait une faible femme vient à s’éteindre, tu en ressens une telle commotion ! Supposé que son dernier jour ne fût pas encore venu, il ne lui en aurait pas moins fallu mourir dans quelques années, puisqu’elle appartenait à l’humanité.
— Je ne me doutais pas que Sulpicius pouvait être si éloquent, fis-je remarquer.
— Moi non plus. Tu vois combien les pauvres créatures que nous sommes font d’efforts pour donner un sens à la mort, même les vieux juristes desséchés comme lui ? Cela m’a donné une idée. Imagine que nous rédigions un ouvrage de philosophie qui aiderait à soulager les hommes de leur peur de la mort.
— Ce serait un exploit.
— La Consolation cherche à nous réconcilier avec la mort de ceux qui nous sont chers. Essayons maintenant de nous réconcilier avec notre propre mort. Si nous y parvenions… eh bien, dis-moi, qu’est-ce qui pourrait soulager l’humanité d’une plus grande terreur que celle-ci ?
Je n’avais rien à répondre. Il m’était impossible de résister à une telle proposition. J’étais curieux de voir comment il allait s’y prendre. C’est donc ainsi que naquirent ce que nous connaissons maintenant sous le nom de Tusculanae disputationes, ou Tusculanes, dont nous entreprîmes la rédaction le lendemain. Dès le début, Cicéron les conçut en cinq parties :
1. Sur la peur de la mort
2. Sur l’endurance à la douleur corporelle
3. Sur le soulagement de l’affliction
4. Sur les autres passions de l’âme
5. Sur la vertu qui seule conduit au bonheur
Une fois de plus, nous reprîmes notre vieille routine de rédaction. Pareil à son héros Démosthène, qui détestait trouver à l’aube un ouvrier diligent levé avant lui, Cicéron se levait alors qu’il faisait encore nuit et lisait dans sa bibliothèque à la lumière de la lampe jusqu’au lever du jour. Plus tard, dans la matinée, il me décrivait ce qu’il avait en tête, et je testais sa logique en lui posant des questions ; dans l’après-midi, pendant qu’il se reposait, j’écrivais à partir de mes notes abrégées un brouillon qu’il corrigeait ensuite. Nous discutions et revoyions alors le travail de la journée pendant le dîner, et enfin, avant de nous retirer dans nos chambres, nous décidions des sujets que nous aborderions le lendemain matin.
Les jours d’été étaient longs, et nous avancions vite, d’autant plus que Cicéron avait décidé de composer son œuvre sous forme d’un dialogue entre un philosophe et son disciple. La plupart du temps, je faisais le disciple et lui le philosophe, mais il arrivait que ce fût l’inverse. Ces Tusculanes se trouvent encore très facilement, et il n’est donc pas nécessaire que je les décrive en détail. C’est en fait le résumé de tout ce en quoi Cicéron avait fini par croire après tous les coups du sort de ces dernières années, à savoir que l’âme est d’une essence divine différente de celle du corps, et qu’elle est par conséquent éternelle ; que même si l’âme n’était pas éternelle et qu’il n’y avait devant nous que l’oubli, cet état n’aurait rien de redoutable puisqu’il n’existera plus de sensation, et donc plus de douleur ni de tristesse (Les morts ne sont pas misérables ; les vivants sont misérables ) ; que nous devrions penser continuellement à la mort afin de nous accoutumer à son arrivée inévitable (Toute la vie des philosophes, dit encore Socrate, est une continuelle méditation sur la mort) ; et qu’avec une détermination suffisante, nous pouvons apprendre à mépriser la mort et la douleur, comme le font les professionnels du combat.
Jamais le moindre gladiateur a-t-il, ou gémi, ou changé de visage ? Quel art dans leur chute même, pour en dérober la honte aux yeux du public ? Renversés enfin aux pieds de leur adversaire, s’il leur présente le glaive, tournent-ils la tête ? Voilà ce que l’exercice, la réflexion et l’habitude ont de pouvoir. Quoi donc, un simple gladiateur pourra s’élever à ce degré de courage ; et un homme né pour la gloire, aura dans le cœur un endroit si faible, que ni l’étude ni la raison ne le puissent fortifier ?
Dans le cinquième livre, Cicéron proposait ses solutions pratiques. Un être humain ne peut se préparer à la mort qu’en menant une vie bonne d’un point de vue moral ; c’est-à-dire : ne rien désirer outre mesure ; se contenter de ce qu’on a ; trouver toutes ses ressources au fond de soi, de sorte que, quoi que l’on perde, on pourra continuer de vivre quand même ; ne faire aucun mal ; prendre conscience qu’il est préférable d’être blessé plutôt que de blesser autrui ; accepter que la vie est un prêt accordé par la Nature sans date d’échéance, et que le remboursement peut intervenir à tout moment ; que le personnage le plus tragique du monde est un tyran qui a violé tous ces préceptes.
Telles étaient les leçons que Cicéron avait apprises, et qu’il désirait partager avec le monde lors du soixante-deuxième été de son existence.
Nous travaillions aux Tusculanes depuis environ un mois quand, à la mi-juin, Dolabella passa nous voir. Il arrivait d’Espagne, où il avait de nouveau combattu aux côtés de César, et il rentrait à Rome. Le dictateur avait remporté la victoire ; les restes de l’armée pompéienne étaient pulvérisés. Mais Dolabella avait été blessé à la bataille de Munda. Il avait une entaille qui descendait de l’oreille à la clavicule et boitait en marchant : son cheval avait été tué sous lui d’un coup de lance, le projetant au sol avant de s’effondrer sur lui. Il était pourtant toujours animé par le même entrain. Il avait particulièrement envie de voir son fils, qui vivait à l’époque avec Cicéron, et voulait aussi se recueillir à l’endroit où reposaient les cendres de Tullia.
À quatre mois, le petit Lentulus était un beau bébé rose, aussi vigoureux que sa mère avait été frêle. On aurait dit qu’il avait aspiré toute la vie de sa mère, et je suis certain que c’est pour cela que je n’ai jamais vu Cicéron le prendre dans ses bras ni lui accorder beaucoup d’attention. Il ne pouvait réellement lui pardonner d’être en vie quand elle était morte. Dolabella prit l’enfant des bras de sa nourrice et l’examina comme si c’était un vase, avant d’annoncer qu’il aimerait le ramener avec lui à Rome. Cicéron n’y vit pas d’objection.