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— J’ai prévu de quoi assurer son avenir dans mon testament. Si tu veux discuter de son éducation, viens me voir quand tu veux.

Ils se rendirent ensemble sur la tombe de Tullia, près de sa fontaine préférée, dans un endroit ensoleillé de l’Académie. Cicéron me raconta ensuite que Dolabella s’était agenouillé, avait déposé des fleurs sur la pierre et avait pleuré.

— Quand j’ai vu ses larmes, j’ai cessé de lui en vouloir. Comme Tullia l’a toujours dit, elle savait qui elle épousait. Et si son premier mari avait été un ami d’étude plus que tout autre chose, son deuxième une façon commode d’échapper à sa mère, au moins a-t-elle aimé passionnément ce troisième époux, et je suis heureux qu’elle ait connu cela avant de mourir.

Pendant le dîner, Dolabella, qui ne pouvait s’allonger à cause de sa blessure et devait donc rester assis sur une chaise pour manger comme un barbare, nous parla de la campagne d’Espagne, et nous avoua qu’ils avaient frôlé le désastre : leur première ligne avait été enfoncée, et César lui-même avait été contraint de mettre pied à terre, de saisir un bouclier et de rameuter ses légionnaires en fuite.

— Après la bataille, il m’a dit : « Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai combattu pour ma vie. » Nous avons tué trente mille de nos ennemis et n’avons pas fait de prisonniers. Sur ordre de César, la tête de Gnaeus Pompée a été plantée sur une pique et exposée en place publique. C’était affreux, je t’assure, et je crains que lorsqu’il sera rentré, tes amis et toi ne trouviez pas le dictateur aussi aimable qu’avant.

— Tant qu’il me laissera écrire mes livres, je ne lui causerai aucun ennui.

— Mon cher Cicéron, tu es de tous les hommes celui qui a le moins de raisons de t’inquiéter. César t’aime. Il dit toujours que lui et toi êtes les deux derniers qui restent.

Plus tard cet été-là, César rentra en Italie, et tous les ambitieux de Rome se précipitèrent à sa rencontre. Cicéron et moi restâmes travailler à la campagne. Nous terminâmes les Tusculanes, et Cicéron les envoya à Atticus afin que son équipe d’esclaves pussent les copier et les distribuer — il demanda expressément qu’un exemplaire en fût remis à César —, puis il entreprit la rédaction de deux nouveaux traités, De la nature des dieux et De la divination. Il lui arrivait encore de ressentir les épines du chagrin, et il se retirait alors pendant quelques heures dans un coin reculé de la propriété. Mais dans l’ensemble, il était gagné par une sorte d’apaisement.

— Combien d’ennuis l’on évite en refusant de se mêler à la foule ! N’occuper aucune fonction et consacrer tout son temps à la littérature est la meilleure chose du monde.

Cependant, même à Tusculum, nous avions conscience, tel un orage grondant dans le lointain, du retour du dictateur. Dolabella avait raison. Le César qui revint d’Espagne n’était plus le César qui y était parti. Il ne s’agissait pas seulement de son intolérance à toute contradiction. On aurait dit qu’il avait perdu une part de la conscience des réalités qui avait fait sa force. Il fit d’abord circuler, en riposte au panégyrique de Caton écrit par Cicéron, un texte qu’il intitula Anti-Caton, plein de railleries vulgaires cherchant à faire passer Caton pour un ivrogne et un fanatique insensé. Étant donné que pratiquement tous les Romains respectaient pour le moins Caton, quand ils ne lui vouaient pas une véritable admiration, la mesquinerie de l’opuscule nuisit davantage à la réputation du dictateur qu’à celle de Caton lui-même. (« Quelle est cette nécessité de toujours tout dominer, qui pousse César à piétiner ainsi la poussière des morts ? » se demanda à voix haute Cicéron en le lisant.) Ensuite, le dictateur décida de triompher encore, cette fois pour célébrer sa victoire en Espagne, alors que beaucoup de citoyens estimaient que l’annihilation de milliers de Romains, dont le fils de Pompée, n’était pas quelque chose dont on dût se glorifier. S’ajoutait à cela sa liaison durable avec Cléopâtre : on acceptait déjà mal qu’il l’eût installée dans une somptueuse maison entourée d’un parc au bord du Tibre, et, lorsqu’il fit ériger une statue d’or de sa maîtresse étrangère dans le temple de Vénus, il offensa à la fois les dévots et les patriotes. Il alla même jusqu’à se faire passer pour un dieu — « le divin Jules » — avec son temple, son prêtre et ses images, et, tel un dieu, commença à interférer dans tous les aspects de la vie quotidienne : il limita les voyages outre-mer pour les sénateurs, interdit les repas trop raffinés et les biens trop luxueux… au point de poster des espions sur les marchés, lesquels faisaient irruption dans les foyers au milieu du dîner pour fouiller, confisquer et procéder à des arrestations.

Enfin, comme si son ambition n’avait pas déjà fait couler assez de sang au cours des dernières années, il annonça qu’au printemps il lancerait, à la tête d’une gigantesque armée de trente-six légions, une offensive contre les Parthes afin de venger la mort de Crassus. Une fois la Parthie vaincue, il comptait contourner la mer Noire et soumettre tour à tour l’Hyrcanie, le long de la mer Caspienne et du mont Caucase, la Scythie, puis tous les pays voisins de la Germanie et la Germanie elle-même, avant de revenir en Italie par les Gaules avec sa moisson de conquêtes. Il serait parti trois années, et le Sénat n’avait sur ce projet pas son mot à dire. À l’instar des hommes qui construisaient les pyramides des pharaons, les sénateurs n’étaient que des esclaves dans le grand dessein conçu par leur maître.

Au mois de décembre, Cicéron proposa que nous poursuivions nos travaux sous des cieux plus cléments. Un de ses riches clients de la baie de Naples, M. Cluvius, venait de mourir, lui laissant une grande propriété à Puteoli, et c’est là que nous nous rendîmes, la veille des Saturnales, après un voyage d’une semaine. La villa, construite au bord de la mer, se révéla vaste et luxueuse, plus belle encore que la maison que Cicéron possédait déjà non loin de là, à Cumes. Le domaine s’accompagnait d’un portefeuille substantiel de propriétés commerciales situées à l’intérieur de la ville, et d’une ferme à l’extérieur. Cicéron était aussi ravi qu’un enfant de ses nouvelles possessions et, dès l’instant de notre arrivée, il retira ses chaussures, releva sa toge et descendit jusqu’à la mer pour se baigner les pieds.

Le lendemain matin, après avoir distribué leurs cadeaux de Saturnales à tous les esclaves, il me fit venir dans son bureau et m’offrit une superbe boîte en bois de santal. Je le remerciai, mais il me dit alors de l’ouvrir. À l’intérieur, je trouvai l’acte de propriété de la ferme proche de Puteoli. Il l’avait fait mettre à mon nom. Je fus aussi stupéfait par son geste que je l’avais été le jour où il m’avait accordé ma liberté.

— Mon vieil et très cher ami, j’aurais souhaité que ce soit plus important, et j’aurais souhaité pouvoir le faire plus tôt. Mais la voilà enfin, cette ferme que tu as toujours voulue — qu’elle puisse t’apporter autant de joie et de réconfort que tu m’en as apporté depuis tant d’années.

Même si c’était férié, Cicéron travaillait. Il n’avait plus de famille avec qui célébrer les fêtes — tout le monde était mort, divorcé ou éparpillé au loin —, et j’imagine que le fait d’écrire soulageait sa solitude. Non qu’il fût mélancolique. Il venait d’entamer une nouvelle œuvre, une enquête philosophique sur la vieillesse, et cela le divertissait beaucoup. (Malheureux cent fois le vieillard qui, pendant sa longue carrière, n’a pas appris à mépriser la mort !) Il insista cependant pour que je prenne ma journée, aussi allai-je me promener le long de la plage, retournant dans ma tête le fait extraordinaire que j’étais devenu propriétaire — et surtout fermier. J’avais le sentiment de parvenir au terme d’une partie de ma vie et à la naissance d’une autre, présage que mon travail avec Cicéron touchait à sa fin et que nous ne tarderions pas à nous séparer.