Tout le long de cette portion de côte, on croise de grandes villas qui s’ouvrent à l’ouest sur la baie, vers le promontoire de Misène. La propriété voisine de celle de Cicéron appartenait à L. Marcius Philippus, un ancien consul plus jeune que Cicéron de quelques années et que la guerre civile avait placé dans une position inconfortable puisqu’il avait été le beau-père de Caton tout en étant marié à la plus proche parente encore en vie de César, sa nièce Atia. Il avait obtenu la permission des deux camps de rester en dehors du conflit, et il était venu attendre ici, dans une prudente neutralité qui convenait parfaitement à son tempérament inquiet.
Alors que j’approchais des limites du domaine, j’eus la surprise de voir que la plage était occupée par des soldats qui empêchaient de passer devant sa maison. Il me fallut un moment pour comprendre de quoi il retournait. Je fis aussitôt demi-tour et me dépêchai de rentrer prévenir Cicéron — pour découvrir qu’il venait de recevoir un message :
César Dictateur à M. Cicéron
Salut.
Je suis en Campanie pour l’inspection de mes vétérans, et je passerai une partie des Saturnales avec ma nièce Atia, à la villa de L. Philippus. Si cela te convient, je viendrai te voir avec ma suite le troisième jour des Saturnales. Aie l’obligeance de donner ta réponse à mon officier.
— Et qu’est-ce que tu as répondu ?
— Que veux-tu répondre à un dieu ? J’ai dit oui, bien sûr.
Il feignit d’être énervé qu’on ne lui demandât pas vraiment son avis, mais je savais qu’au fond de lui il était flatté, même si, lorsqu’il s’enquit de la suite de César qu’il devrait nourrir aussi, et apprit qu’elle se montait à deux mille hommes, il se ravisa quelque peu. Toute la maisonnée fut obligée de repousser ses vacances et, pendant toute la fin de cette journée et la totalité de la suivante, s’activa en préparatifs effrénés, dévalisant les marchés de Puteoli et empruntant tables et banquettes dans les villas voisines. On établit un camp dans le champ derrière la maison, et l’on posta des sentinelles. On nous remit une liste de vingt hommes qui devaient dîner dans la maison, à commencer par César lui-même, et incluant Philippe, L. Cornelius Galba et C. Oppius — ses plus proches lieutenants — et une douzaine d’officiers dont j’ai oublié le nom. Tout était organisé comme pour une manœuvre militaire, suivant un emploi du temps précis. Cicéron fut informé que César travaillerait avec ses secrétaires chez Philippe jusqu’à peu après midi, puis qu’il ferait une heure d’exercice intense sur la plage et qu’il apprécierait qu’on lui préparât un bain avant le dîner. Quant au menu, le dictateur suivait un traitement émétique et pourrait donc manger tout ce qu’on lui servirait, mais il apprécierait tout particulièrement des huîtres et des cailles s’il était possible d’en trouver.
Cicéron commençait à regretter amèrement d’avoir accepté cette visite.
— Comment pourrais-je mettre la main sur des cailles en décembre ? Il me prend pour Lucullus ?
Il était cependant décidé, comme il le dit lui-même, « à montrer à César que nous savons vivre », et il se mit en quatre pour lui offrir tout ce qu’il y avait de mieux, des huiles parfumées pour le bain au vin de Falerne pour la table. Puis, juste avant l’arrivée prévue du dictateur, le toujours inquiet Philippe fit irruption chez nous, pour nous apprendre que l’ingénieur en chef de César, M. Mamurra — celui qui, entre autres exploits, avait bâti le pont par-dessus le Rhin —, venait de succomber à une apoplexie. On crut un instant que tout serait annulé. Mais alors César surgit, le visage rougi par l’effort de la marche et, quand Cicéron lui eut appris la nouvelle, il n’eut pas même un tressaillement.
— Dommage pour lui. Où est mon bain ?
Il ne fut plus question de Mamurra — qui avait dû être, comme l’observa Cicéron, l’un des plus proches collaborateurs de César pendant plus de dix ans. Curieusement, cette brève vision de la froideur de César reste ce dont je me souviens le plus clairement de sa visite, car je fus bientôt distrait par l’arrivée dans la maison d’une meute de gaillards bruyants qui se répartirent entre les trois salles à manger ; naturellement, je ne dînai pas à la même table que le dictateur. Il y avait des soldats jusque dans ma chambre, de vrais durs, plutôt polis au début, mais bientôt avinés, et qui ne cessèrent de se précipiter sur la plage pour aller vomir entre les plats. Toutes les conversations étaient centrées sur les Parthes et la campagne à venir. Je demandai ensuite à Cicéron comment cela s’était passé entre lui et César.
— En fait, assura-t-il, cela a été étonnamment plaisant. Nous avons évité la politique pour ne parler que de littérature. Il m’a dit qu’il venait de lire nos Tusculanes et ne tarissait pas d’éloges. « Sauf, a-t-il ajouté, que je dois te dire que je suis la réfutation vivante de ton postulat de départ. — C’est-à-dire ? — Tu prétends qu’on ne peut vaincre sa peur de la mort qu’en menant une bonne vie. Eh bien, si l’on s’en tient à ta définition, j’en suis très loin, et pourtant, je n’ai pas peur de la mort. Qu’est-ce que tu en dis ? » Je lui ai répondu que pour un homme qui n’avait pas peur de mourir, il voyageait avec une très grosse escorte.
— Il a ri ?
— Pas du tout ! Il est devenu très sérieux, comme si je l’avais insulté, et il a répliqué qu’en tant que chef de l’État il avait le devoir de prendre toutes les précautions nécessaires, car s’il lui arrivait quelque chose, ce serait le chaos, mais que cela ne signifiait pas qu’il avait peur de mourir — loin s’en fallait. J’ai donc approfondi un peu la question et lui ai demandé pourquoi il n’avait pas peur : croyait-il à l’éternité de l’âme ou pensait-il qu’on meurt avec son corps ?
— Et quelle a été sa réponse ?
— Il a dit qu’il ne pouvait pas savoir pour les autres, mais que de toute évidence, lui ne mourrait pas avec son corps parce qu’il était un dieu. J’ai essayé de voir s’il plaisantait, mais je n’ai pas pu le déterminer. À cet instant, je peux te dire en toute honnêteté que j’ai cessé de lui envier son pouvoir et sa gloire. Tout cela l’a rendu fou.
Ce soir-là, je ne revis César que lorsqu’il prit congé. Il sortit de la salle à manger principale penché vers Cicéron et riant à une remarque que ce dernier venait de faire. Il était légèrement empourpré par le vin, ce qui était assez rare chez lui, vu qu’il buvait généralement avec modération, voire pas du tout. Ses soldats se rangèrent en ligne, comme pour une haie d’honneur, tandis qu’il s’éloignait dans la nuit, soutenu par Philippus et suivi par ses officiers.
Le lendemain matin, Cicéron écrivit un bref compte rendu à Atticus : Eh bien ! cet hôte si incommode, je suis loin de m’en plaindre, en vérité. Celui que je recevais n’est pourtant pas de ces gens à qui l’on dit : au revoir, cher ami, et n’oublie pas de repasser à ton retour. C’est assez d’une fois.