— Ce que je vais vous révéler doit rester confidentiel, ajouta-t-il en coulant vers moi un regard en biais. Pas un mot ne doit filtrer en dehors de nous trois.
— À qui pourrais-je en parler ? répliqua Cicéron. À l’esclave qui vide mon pot de chambre ? Au cuisinier qui m’apporte mes repas ? Je t’assure que je ne vois personne d’autre.
— Très bien, reprit Milon.
Puis il nous confia ce qu’il avait proposé à Pompée : mettre à sa disposition deux centaines de combattants entraînés pour reprendre possession du centre de Rome et en terminer avec le contrôle que Clodius exerçait sur l’assemblée législative. En contrepartie, il avait demandé une certaine somme pour couvrir les frais, et le soutien de Pompée pour l’élection au tribunat.
— C’est que je n’aurais pas pu agir en tant que simple citoyen, tu comprends, j’aurais été poursuivi. Je lui ai expliqué qu’il me fallait l’immunité de la charge.
Cicéron l’étudiait attentivement. Il avait à peine touché à sa nourriture.
— Et qu’a répondu Pompée ?
— Il a commencé par me repousser. Il a prétendu qu’il allait y réfléchir. Mais alors, il y a eu cette histoire avec le prince d’Arménie, quand Papirius a été tué par les hommes de Clodius. Tu en as entendu parler ?
— Nous en avons eu quelques échos.
— Eh bien, le meurtre de son ami a poussé Pompée à réfléchir un peu plus vite, parce que, le lendemain du jour où Papirius a été conduit au bûcher, il m’a fait venir chez lui. « Cette idée que tu as de devenir tribun… on va pouvoir s’arranger. »
— Et comment Clodius a-t-il réagi à ton élection ? Il doit savoir ce que tu as en tête.
— En fait, c’est la raison qui m’amène ici. Et de cela, tu ne sais certainement rien, vu que j’ai quitté Rome juste après, et qu’aucun messager n’a pu aller plus vite que moi.
Il s’interrompit et tendit sa coupe afin qu’on le resserve de vin. Il avait fait un long chemin pour donner à entendre son récit et avait de toute évidence l’art de raconter ; il voulait le faire à son rythme.
— C’était il y a environ deux semaines, peu après les élections. Pompée s’occupait d’une affaire au Forum quand il est tombé sur une bande des sbires de Clodius. Il y a eu une bousculade, et l’un des hommes a laissé tomber une dague. Il y avait beaucoup de témoins, et certains ont crié très fort qu’on allait assassiner Pompée. Les hommes de sa suite se sont empressés de l’emmener pour le barricader chez lui et, pour autant que je sache, il y est encore, avec dame Julia pour toute compagnie.
— Pompée le Grand est barricadé chez lui ? s’exclama Cicéron, incrédule.
— Je ne te reprocherais pas de trouver cela amusant. Comment pourrait-il en être autrement ? Il y a là comme une sorte de justice immanente, et Pompée le sait. Il m’a même confié que la plus grande erreur de sa vie avait été de laisser Clodius te chasser de Rome.
— Pompée a dit cela ?
— C’est pour cela que j’ai traversé trois pays, m’arrêtant à peine pour manger ou dormir : je voulais t’annoncer qu’il va faire tout ce qui est en son pouvoir pour annuler ton bannissement. Il est très remonté et il veut que tu rentres à Rome. Toi, moi et lui, unis pour combattre côte à côte Clodius et ses bandes armées dans le but de sauver la République ! Qu’est-ce que tu en dis ?
Il était comme un chien qui vient de déposer une proie aux pieds de son maître. S’il avait eu une queue, il en aurait battu l’étoffe de sa couche. Mais si Milon s’était attendu à de la joie ou de la gratitude, il en fut pour ses frais. Cicéron avait beau avoir le moral en berne et l’apparence négligée, il toucha tout de suite au cœur du problème. Il fit tournoyer son vin dans sa coupe et fronça les sourcils avant de parler.
— Et César a-t-il donné son aval ?
— Ah, justement, fit Milon en changeant légèrement de position sur la banquette, ce sera à toi de régler ça avec lui. Pompée fera sa part, mais tu devras faire la tienne. Il serait difficile pour lui d’œuvrer pour te faire revenir si César devait s’y opposer fermement.
— Pompée veut donc que je me réconcilie avec César ?
— Lui a parlé de le rassurer.
L’obscurité était tombée pendant que nous parlions. Les esclaves de la maison avaient allumé des lampes un peu partout dans le jardin, et des nuées d’insectes se pressaient tout autour ; mais il n’y avait aucune lumière sur la table, aussi ne pouvais-je déchiffrer l’expression de Cicéron. Il demeura silencieux un long moment. Il faisait comme d’habitude atrocement chaud, et j’eus particulièrement conscience des bruits de la nuit macédonienne — les cigales et les moustiques, des aboiements occasionnels, les voix des autochtones dans la rue, qui s’exprimaient dans leur langue étrange et gutturale. Je me demandais si Cicéron pensait la même chose que moi, à savoir qu’une autre année dans un tel endroit le tuerait. C’était peut-être le cas, parce qu’il finit par pousser un soupir résigné et questionna :
— Et de quelle façon suis-je censé le « rassurer » ?
— À ta convenance. Si quelqu’un peut trouver les mots justes, c’est bien toi. En tout cas, César a bien fait comprendre à Pompée qu’il lui faut quelque chose d’écrit avant même qu’il envisage de revoir sa position.
— Je devrais donc te remettre un document à rapporter à Rome ?
— Non, cette partie du plan doit rester entre toi et César. Pompée estime que le mieux serait que tu envoies ton émissaire personnel en Gaule… quelqu’un en qui tu as confiance et qui pourrait remettre une sorte d’engagement écrit en main propre à César.
César… tout finissait toujours par revenir à lui. Je repensai à la clameur des trompettes de son armée quittant le Champ de Mars, et, dans la pénombre étouffante, je sentis plutôt que je ne vis le regard des deux hommes posé sur moi.
II
Comme il est facile, pour ceux qui ne prennent aucune part aux affaires publiques, de railler les compromis auxquels consentent ceux qui y jouent un rôle. Pendant deux ans, Cicéron s’en était tenu à ses principes et avait refusé de se joindre au « triumvirat » conclu par César, Pompée et Crassus pour prendre le contrôle de l’État. Il avait dénoncé publiquement leurs manœuvres et ils s’étaient vengés en permettant à Clodius de devenir tribun ; et lorsque César lui avait offert un poste en Gaule, qui lui aurait conféré une immunité légale face aux attaques de Clodius, Cicéron l’avait refusé pour ne pas devenir leur marionnette.