— Je n’ai pas survécu au massacre de Carrhes et sauvé la Syrie des Parthes pour aller chercher du blé en Sicile ! C’est un affront.
— Que feras-tu donc, alors ? demanda Cicéron.
— Quitter l’Italie. Partir à l’étranger. Aller en Grèce.
— La Grèce sera bientôt bondée, nota Cicéron, alors que, primo, la Sicile reste un endroit sûr ; que, secundo, tu y ferais ton devoir de citoyen respectueux des institutions ; et que, surtout, tertio, tu serais plus près de l’Italie pour saisir les opportunités qui se présenteront. Il faut que tu sois notre général militaire.
— Quelle sorte d’opportunités ?
— Eh bien, par exemple, Octavien peut encore poser beaucoup de problèmes à Antoine.
— Octavien ? C’est encore une de tes plaisanteries ! C’est à nous qu’il va s’en prendre, pas à Antoine.
— Ce n’est pas sûr du tout. J’ai vu le garçon lors de son passage dans la baie de Naples, et il n’était pas aussi mal disposé à votre égard que tu le penses. « C’est mon héritage que je veux, pas la vengeance » — ce sont ses propres paroles. Son véritable ennemi, c’est Antoine.
— Alors Antoine n’en fera qu’une bouchée.
— Mais Antoine devra d’abord se débarrasser de Decimus, et c’est à ce moment-là que la guerre va éclater, quand Antoine va essayer de lui prendre la Gaule cisalpine.
— Decimus, fit Cassius avec amertume, est celui qui nous a le plus laissés tomber. Réfléchis à ce que nous aurions pu faire avec ses deux légions s’il les avait fait descendre vers le sud en mars ! Mais c’est trop tard, maintenant. Les légions macédoniennes d’Antoine seront deux fois plus importantes.
À l’évocation de Decimus, ce fut comme si un barrage se rompait : les accusations se mirent à pleuvoir de tous les côtés, en particulier de la part de Favonius, qui soutenait qu’il aurait dû les prévenir qu’il figurait dans le testament de César.
— Cela a contribué plus que tout le reste à retourner le peuple contre nous.
Cicéron les écoutait avec une consternation grandissante. Il intervint pour demander qu’on ne revînt pas sur le passé, mais ne put s’empêcher d’ajouter :
— Et puis, si l’on parle d’erreurs commises, inutile de s’en prendre à Decimus — les graines de la triste situation où nous sommes ont été semées quand nous n’avons pas convoqué sur-le-champ le Sénat, pas su profiter de l’exaltation du peuple pour l’entraîner et se rendre maître de la direction des affaires.
— C’est trop fort ! s’exclama Servilia. C’est la première fois que j’entends pareille chose — que toi, entre tous, tu nous accuses d’un manque de résolution !
Cicéron la foudroya du regard et, empourpré par la fureur ou l’embarras, n’ajouta plus un mot. La réunion s’acheva peu après. Mes notes ne font état que de deux résultats. Brutus et Cassius consentirent à contrecœur d’envisager au moins d’accepter leurs commissions de blé, mais seulement après que Servilia eut assuré avec sa hauteur coutumière qu’elle obtiendrait de faire retrancher du sénatus-consulte les termes les moins flatteurs. Et Brutus concéda à regret qu’il ne pouvait aller à Rome et que ses jeux prétoriens devraient se dérouler en son absence. Sinon, la réunion fut un échec, sans rien de décidé. Comme Cicéron l’expliqua à Atticus dans une lettre qu’il dicta, sur le chemin du retour, nous en étions à présent à du « chacun pour soi » : J’ai trouvé le vaisseau brisé, ou, pour mieux dire, tout en pièces. Il n’y a ni prudence, ni raison, ni ordre dans tout ce qu’ils font. Ainsi, je suis déterminé plus que jamais à partir au plus tôt.
Les dés étaient jetés. Il irait en Grèce.
Quant à moi, j’approchais l’âge de soixante ans et m’étais au fond de moi résolu à quitter le service de Cicéron pour passer seul le reste de mon existence. Je savais à la façon dont il parlait qu’il ne s’attendait pas à notre séparation. Il supposait que nous partagerions une villa à Athènes et écririons de la philosophie jusqu’à ce que l’un ou l’autre mourût de vieillesse. Mais je ne pouvais affronter la perspective de quitter de nouveau l’Italie. Ma santé n’était pas bonne. Et j’avais beau aimer Cicéron, j’en avais assez de n’être qu’un appendice de son cerveau.
Je redoutais cependant de le lui annoncer et ne cessais de repousser le moment fatidique. Il entreprit une sorte de tournée d’adieu vers le sud de l’Italie, saluant toutes ses propriétés et se remémorant ses vieux souvenirs jusqu’à ce que nous arrivions à Puteoli, au début du mois de juillet — ou de Quintilis, comme il continuait par défi à l’appeler. Il lui restait une dernière villa à voir, sur la baie de Naples, à Pompéi, et il avait décidé qu’il embarquerait là pour suivre la côte jusqu’en Sicile et prendre un bateau marchand à Syracuse (il trouvait trop dangereux d’aller à Brindes, où l’on attendait les légions macédoniennes à tout moment). Je louai trois bateaux de dix rames chacun pour transporter ses livres, ses affaires et son personnel. Il s’efforçait de ne pas penser au voyage en mer, qu’il redoutait, en cherchant à décider quel ouvrage littéraire il entamerait pendant la traversée. Il travaillait simultanément à trois traités, passant de l’un à l’autre suivant l’humeur ou ses dernières lectures : De l’amitié, Des devoirs et Des vertus. Ces textes lui permettraient d’achever son grand projet d’absorber la philosophie grecque dans une philosophie latine qu’il voulait faire évoluer d’un ensemble abstrait à des principes de vie.
— Je me demande si ce ne serait pas l’occasion pour nous d’écrire notre version des Topiques d’Aristote, me dit-il. Regardons les choses en face : que pourrait-il y avoir de plus utile, dans cette période de chaos, que d’enseigner aux hommes à se servir de la dialectique pour construire un raisonnement argumenté ? Cela pourrait se faire sous forme de dialogue, comme les Tusculanes — avec toi tenant un rôle et moi l’autre. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Mon ami, répondis-je sur un ton hésitant, si je peux t’appeler ainsi, il y a un moment que je veux te parler et que je ne sais pas comment m’y prendre.
— Ça n’annonce rien de bon ! Tu ferais mieux de tout dire. Tu es retombé malade ?
— Non, mais il faut que je te dise que j’ai décidé de ne pas t’accompagner en Grèce.
— Ah !
Il me dévisagea pendant ce qui me parut un temps interminable, sa mâchoire s’agitant légèrement, comme il le faisait souvent lorsqu’il cherchait le mot juste. Enfin, il me demanda :
— Et où vas-tu aller, alors ?
— Dans la ferme que tu m’as si généreusement donnée.
— Je vois, fit-il, presque à voix basse, et tu veux partir quand ?
— Quand ça t’arrangera.
— Le plus tôt sera le mieux, c’est ça ?
— Je n’ai pas de préférence.
— Demain ?
— Ça peut être demain si tu veux, mais ce n’est pas nécessaire. Je ne veux pas te mettre dans l’embarras.
— Alors demain, lâcha-t-il avant de se replonger dans Aristote.
J’hésitai.
— Est-ce que ça te dérangerait si je t’empruntais le jeune Eros des écuries, et une petite voiture pour transporter mes affaires ?
— Pas de problèmes, répondit-il sans lever les yeux. Prends ce dont tu as besoin.
Je le laissai seul et consacrai le reste de la journée et la soirée à préparer mes affaires et les sortir dehors. Il ne parut pas pour le dîner. Le lendemain matin, il n’y avait toujours aucun signe de lui. Le jeune Quintus, qui espérait une place dans l’état-major de Brutus et séjournait avec nous pendant que son oncle essayait de lui obtenir des recommandations, m’apprit qu’il était parti tôt le matin pour rendre visite à Lucullus dans sa vieille maison de Nesis. Il me posa la main sur l’épaule pour me réconforter.