— Il m’a demandé de te dire au revoir.
— Il n’a rien dit d’autre ? Juste au revoir ?
— Tu sais comment il est.
— Je sais comment il est. Tu veux bien lui dire que je reviendrai dans un jour ou deux pour lui faire mes adieux convenablement ?
J’en étais malade mais me sentais déterminé. J’avais pris ma décision. Eros me conduisit à la ferme. Elle ne se trouvait pas très loin, à deux ou trois milles, pas plus, mais la distance me parut bien plus considérable pour passer d’un monde à un autre.
Le métayer et sa femme ne m’attendaient pas aussi tôt, ils parurent néanmoins contents de me voir. On appela un esclave de la grange pour porter mes bagages dans la ferme. Les coffrets contenant mes livres et documents furent montés directement dans la pièce sous les toits dont j’avais choisi, lors de ma précédente visite, de faire ma bibliothèque. Les volets en étaient fermés et il y faisait frais. Des étagères avaient été posées suivant mes instructions — rugueuses et rustiques, mais peu m’importait —, et j’entrepris de vider aussitôt mes caisses. Cicéron écrivit un jour cette chose admirable à Atticus : Ma bibliothèque est arrangée et cela donne comme une âme à ma maison. C’est exactement ce que j’éprouvais en vidant mes caisses. J’eus alors la surprise de découvrir dans une boîte le manuscrit original de Lélius, ou De l’amitié. Pensant l’avoir emporté par erreur, je le déroulai, et remarquai que Cicéron avait recopié de sa main tremblante, en haut du rouleau, un extrait du texte portant sur l’importance d’avoir des amis, et je compris que c’était un cadeau d’adieu :
Si quelqu’un montait au ciel, et de là contemplait le spectacle de l’univers et la beauté des astres, toutes ces merveilles le laisseraient indifférent tandis qu’elles l’eussent jeté dans le ravissement, s’il avait eu quelqu’un à qui les raconter. Ainsi, la nature de l’homme répugne à la solitude.
Je laissai passer deux jours avant de retourner lui dire au revoir à la villa de Puteoli : j’avais besoin d’être assez sûr de moi pour ne pas me laisser convaincre de le suivre. Mais l’intendant m’apprit que Cicéron était déjà parti pour Pompéi, et je rentrai sans attendre à la ferme. De ma terrasse, j’avais une vue plongeante sur toute la baie, et je me retrouvais souvent le regard perdu dans l’immensité bleue qui partait des contours brumeux de Capri jusqu’au promontoire de Misène, à me demander si son bateau figurait parmi la myriade d’embarcations que j’apercevais au loin. Puis, peu à peu, je me laissai prendre par la routine de la ferme. La saison des vendanges et de la récolte des olives arrivait, et, malgré mes articulations raidies et mes douces mains d’intellectuel, je revêtis une tunique et un chapeau à large bord pour travailler aux champs avec les autres, me levant à l’aube et me couchant avec le soleil, trop épuisé pour penser. Peu à peu, mon ancien mode de vie commença à s’estomper dans mon esprit comme les couleurs d’un tapis laissé au soleil. Ou c’est du moins ce que je croyais.
Je n’avais guère de raison de quitter ma ferme, sinon une seule : impossible d’y prendre un bain. Et la conversation de Cicéron mise à part, les bains étaient ce qui me manquait le plus. Je ne pouvais me résoudre à me contenter de me laver dans l’eau glacée d’un ruisseau de montagne et prévoyais donc la construction de bains dans une grange. Mais cela ne pourrait être fait avant les récoltes, aussi pris-je l’habitude de descendre tous les deux ou trois jours dans un de ces bains publics qui pullulent le long de cette portion de côte. J’essayai plusieurs établissements — à Puteoli même, à Bauli et à Baïes — et décidai que les bains de Baïes étaient les meilleurs, du fait des sources naturelles d’eau chaude et sulfureuse qui font la célébrité de la région. Ils étaient fréquentés par la bonne société, dont les affranchis de sénateurs qui avaient des villas dans les parages. J’en connaissais certains et c’est ainsi que, sans le chercher, j’appris les derniers potins de Rome.
Les jeux de Brutus avaient, disait-on, été très bien accueillis : on n’avait pas regardé à la dépense, malgré l’absence du préteur lui-même. Brutus avait fait venir des centaines de bêtes sauvages pour l’occasion et, cherchant à tout prix la reconnaissance populaire, il avait donné l’ordre de les sacrifier jusqu’à la dernière dans des combats et des chasses. Il y eut également des concerts et des représentations théâtrales, dont le Terée, tragédie d’Accius qui contenait de nombreuses références aux crimes de tyrans et qui fut, paraît-il, très applaudie. Malheureusement pour Brutus, aussi superbe qu’eussent été ses jeux, ils furent rapidement éclipsés par un ensemble de spectacles plus somptueux encore qu’Octavien fit donner aussitôt après en l’honneur de César. Cela se passait à l’époque de la fameuse comète, l’astre chevelu qui se leva sept jours de suite vers la onzième heure — nous pouvions la voir jusque dans le ciel ensoleillé de Campanie — et dont Octavien prétendit que ce n’était rien de moins que l’âme de César qui rejoignait les dieux. Les vétérans de César furent, dit-on, très impressionnés par cette idée, et la popularité aussi bien que le crédit du jeune Octavien s’envolèrent avec la comète.
Peu après cet épisode, un après-midi que je profitais du bassin d’eau chaude sur une terrasse surplombant la mer, je fus rejoint par un petit groupe constitué, ainsi que leur conversation ne tarda pas à me l’apprendre, de membres du personnel de Calpurnius Pison. Celui-ci possédait un véritable palais à une vingtaine de milles au sud, à Herculanum, et j’imagine qu’ils avaient décidé une halte pour la nuit avant de s’y rendre. Je ne cherchais pas spécialement à écouter, mais j’avais les yeux clos, et ils durent supposer que je dormais. Bref, je saisis bien vite une nouvelle ahurissante : Pison, le père de la veuve de César, avait lancé une attaque ouverte contre Antoine au Sénat, l’accusant de vol, d’usage de faux et de trahison, de viser une nouvelle dictature et de mener la nation à une nouvelle guerre civile.
— Oui, et il est bien le seul dans tout Rome à avoir le courage de le dire, maintenant que nos prétendus libérateurs se sont soit cachés soit enfuis à l’étranger, dit l’un des baigneurs.
Je pensai avec un pincement de cœur à Cicéron, qui aurait détesté l’idée même d’avoir été supplanté par Pison dans le rôle du défenseur des libertés. J’attendis qu’ils se fussent éloignés avant de sortir du bassin. Je me souviens d’avoir envisagé de me faire faire un massage pour réfléchir à ce que je venais d’entendre. J’avançais vers la zone ombragée où se trouvaient les tables quand une femme apparut avec une pile de serviettes propres. Je ne dirai pas que je la reconnus tout de suite — il devait y avoir quinze ans que je ne l’avais pas vue — mais je m’arrêtai au bout de quelques pas et me retournai. Elle avait fait de même. Alors, le doute ne fut plus permis. C’était Agathe, l’esclave dont j’avais acheté la liberté avant d’accompagner Cicéron dans son exil.
C’est la vie de Cicéron que je raconte ici, pas la mienne ; et certainement pas celle d’Agathe. Nos trois vies s’entremêlent cependant et, avant de reprendre le fil principal de mon récit, j’estime que cette jeune femme mérite d’être mentionnée.